Contemplation spirituelle -Maître Eckhart-

La retraite spirituelle.

Il faut qu’un homme devienne véritablement pauvre et aussi libre à l’égard de sa propre volonté de créature qu’il l’était lors de la naissance. Et je vous le dis, par la vérité éternelle, aussi longtemps que vous désirerez accomplir la volonté de Dieu, et que vous soupirerez après l’éternité et après Dieu, -tant qu’il en sera ainsi, vous ne serez pas véritablement pauvres. Celui-là seul a la véritable pauvreté spirituelle, qui ne veut rien, ne sait rien, ne désire rien. Maître Eckhart

Qu’ainsi Dieu, essentiellement, celui-là seul prend Dieu divinement et Dieu rayonne devant lui à travers toutes choses : toutes lui donnent le goût de Dieu, dans toutes Dieu se reflète en lui, Dieu lui-même a en tous temps un regard en lui. Il est détaché de tous liens et son imagination est orientée à l’intérieur, vers l’objet de son amour, vers Dieu. – Comme quand quelqu’un a une soif ardente, une grande soif. Il fait sans doute autre chose que de boire, il peut aussi penser à d’autres choses. Mais quoi qu’il fasse, où qu’il soit et dans quelque dessein que ce soit, l’image de la chose à boire ne le quitte pas, aussi longtemps que sa soif dure. Et plus sa soif est grande, plus intérieure, présente et continuelle devient l’image de la chose à boire.

Ou bien, qui aime quelque chose de tout son cœur, en sorte qu’aucune autre chose ne lui dit plus rien et ne lui va au cœur, et qui n’a que que cette chose en l’esprit et absolument rien d’autre, par ma foi ! où et en quelque compagnie qu’il soit, quoi qu’il fasse et à quelque besogne qu’il se mette, l’objet de son ardent amour ne s’éteint jamais en lui, en toutes choses il retrouve son image, et plus son amour devient puissant plus il a cette image devant les yeux.

Cet homme ne cherche pas la paix : car aucune alarme ne le dérange. Cet homme est bien noté auprès de Dieu : parce qu’il prend toutes choses divinement, meilleures qu’elles ne sont en soi. naturellement il faut pour cela de l’application et de l’abnégation et une surveillance rigoureuse de notre intérieur, et une conscience éveillé, vraie, agissante sur laquelle l’âme doit faire fond en dépit des choses et des gens. Ce n’est pas en fuyant le monde extérieur, en fuyant devant les choses et en se tournant vers la solitude, qu’un homme peut avoir une telle conscience. Mais il doit apprendre la solitude intérieure, où et en quelque compagnie que ce soit-, il doit apprendre à se faire jour à travers le choses, à saisir son Dieu au-dedans des choses, et à devenir capable de se le représenter effectivement en son intérieur, comme étant devenu maintenant une détermination de son être propre.

Tout comme quelqu’un qui se propose d’apprendre à écrire. S’il doit jamais devenir maître dans cet art, par ma foi ! il doit s’exercer beaucoup et souvent, quelque amer et pénible que cela lui soit, et bien que cela lui paraisse autant dire impossible. S’il persévère seulement dans son application il apprend cet art et en devient maître ! naturellement, il faut d’abord qu’il pense séparément à chaque lettre et se la représente exactement, ce qui ne va pas sans peine. Plus tard, une fois qu’il a la connaissance de son art, il écrit d’une plume alerte avec ardeur, qu’il s’agisse de jeux de plumes ou d’affaires plus sérieuses qui requièrent son art : il lui suffit simplement d’avoir conscience de vouloir manifester en fait son aptitude. Et encore qu’il ne pense pas en permanence aux lettres, mais à toute espèce de choses, il n’en accomplit pas moins sa tâche en vertu de son art.

Aussi l’homme qui jouit de la présence divine doit aussi rayonner sans aucun travail, il n’a pour tâche que de se dépouiller simplement de tous éléments étrangers, et une fois pour toutes rester vide des choses. Ici aussi il faut au commencement une application d’esprit et un attentif travail préalable, analogue au tracé de l’a b c pour l’écriture : mais finalement l’homme doit être pénétré par son objet divin, informé par la forme de son Dieu soigneusement entretenu et chéri dans son cœur, et être avec tout son être si enraciné en lui que Dieu, présent, rayonne en lui sans aucun travail.

Œuvre et être.

Les gens ne devraient pas toujours tant réfléchir à ce qu’ils doivent faire, ils devraient plutôt penser à ce qu’ils doivent être. S’ils étaient seulement bons et conformes à leur nature, leurs œuvres pourraient briller d’une vive clarté. Si tu es juste, tes œuvres le sont aussi. Ne pense pas mettre ton salut sur un agir : c’est sur un être qu’il faut le placer. Car les œuvres ne nous sanctifient pas, mais nous devons sanctifier les œuvres. Et même s’il s’agit des œuvres les plus pieuses, elles ne nous sanctifient pas le moins du monde parce que nous les accomplissons : mais dans la mesure où nous avons l’être et l’essence, nous sanctifions notre agir, que ce soit manger, dormir, veiller ou n’importe quoi d’autre.

Ceux qui ne sont pas d’essence élevée ce qu’ils peuvent faire ne réussit pas. Conclus de là comment on doit diriger tout son zèle vers ce but : d’être un homme bon. L’important n’est pas tant ce qu’on fait ni de quel genre sont les œuvres que comment est le fond des œuvres. Le fond dont dépend si l’essence de l’homme est bonne, le fond aussi d’où les œuvres de l’homme reçoivent leur valeur, est que notre cœur soit entièrement tourné vers Dieu. Mets toute ton application à ce que Dieu devienne grand en toi et que ton sérieux et ton zèle ait de la valeur à ses yeux dans toute action et dans toute abstention ! En vérité tes œuvres, quelque nom qu’on leur donne, n’en seront aussi que meilleures.

Cherche Dieu et tu trouveras Dieu et tout le bien par-dessus le marché. Oui, dans un pareil état d’esprit, tu pourrais marcher sur une pierre et ce serait davantage une œuvre pieuse que si tu recevais pour l’amour de toi-même le corps de Notre-Seigneur et que ton état d’esprit manquât donc de détachement. Celui qui s’attache à Dieu, Dieu, et toute qualité solide, s’attache à lui. Et ce que tu cherchais auparavant, voici que cela te cherche à son tour, ce que tu poursuivais auparavant, voici que cela te poursuit, et ce que tu devais fuir auparavant voici que cela te fuit. C’est pourquoi : vers celui qui s’attache à Dieu, vers lui se porte ce qui est divin, et de lui se retire ce qui est hétérogène et étranger à Dieu.

Instruction pour la vie contemplative.

C’est une touche de la grâce divine, quand l’homme aime à lire ou à entendre parler de Dieu, et c’est là pour l’âme un magnifique régal. S’occuper soi-même dans ses pensées avec Dieu, c’est plus doux que le miel. Mais connaître Dieu, quelle plénitude de consolation pour une âme noble ! Et s’unir complètement à Dieu dans l’amour, c’est la joie éternelle ! Déjà ici-bas l’homme doit pouvoir la goûter exactement dans la mesure où il s’y dispose. Il n’y a que trop peu de gens qui sont parfaitement disposés à la contemplation du merveilleux miroir divin ; il y en a déjà peu qui possèdent à quelque degré, ici sur terre, la vie contemplative. Pas mal s’engagent dans cette voie – et n’aboutissent pas.

Cela vient de ce qu’ils ne se sont pas aussi exercés de façon convenable dans la vie active, la vie de Marthe. Comme l’aigle rejette son aiglon quand il ne peut regarder le soleil en face, ainsi doit-il en être de même pour l’enfant spirituel ! Celui qui veut édifier une construction élevée, il faut qu’il établisse solidement de fortes fondations. La vraie fondation est le comportement et la voie exemplaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il a dit lui-même : Je suis la voie, la vérité et la vie. Si l’âme, dit Denys, veut suivre Dieu dans les déserts de la divinité, le corps doit tout autant, ici à l’extérieur, suivre le Christ dans sa pauvreté volontaire.

Un tel homme va oisif ! Saint Bernard répond : Je n’appelle pas cela de l’oisiveté quand on attend Dieu; c’est un travail au-dessus de tout travail pour celui qui ne le peut pas encore tout à fait. Mais qui veut chercher Dieu il doit le chercher dans la divinité ! Le Christ ne dit-il pas : Si père et mère, ou quoi que ce soit veut t’en empêcher, tu dois laisser tout derrière toi et servir Dieu sans aucun empêchement ! Ou bien dans la langue du philosophe : l’homme qui est touché par l’action de la première cause, il n’a pas besoin de chercher conseil auprès de l’intelligence humaine ; il doit suivre ce qui est au-dessus de toute intelligence, car il est touché par la vérité originelle, la vérité cachée.

Si nous réfléchissons aux saintes œuvres qui jaillirent de la pauvreté de Notre-Seigneur, ou de son humilité, et si nos désirs ne nous portent pas vers elles, alors nos pensées sont vaines ! Mais même quand nous désirons ces saintes œuvres, si nous ne nous occupons pas avec application de la façon de nous y prendre pour y arriver, c’est aussi un vain désir ! On serait volontiers humble – pourtant on ne veut pas être méprisé. Être rejeté et méprisé c’est le fruit de la vertu ! On serait aussi volontiers pauvre – sans privation ! On veut bien aussi être patient – seulement on ne veut pas en même temps de contrariétés ni d’injures ! Et ainsi pour toutes les vertus. Les pauvres volontaires, eux aussi, descendent dans la vallée de l’humilité : et ils n’acceptent pas de consolation des choses périssables. Honte et contrariétés s’ensuivent, qui sont la meilleure des épreuves pour se connaître soi-même. Et c’est dans la mesure où l’homme se connaît lui-même qu’il peut en venir à la connaissance de Dieu…

Il faut apporter à Notre-Seigneur une expiation pour tout ce qu’il nous a fait ! On trouve bien des gens qui suivent Notre-Seigneur pour une part, pas pour l’autre. Ils renoncent à leurs biens, leurs amis, leur honneur, mais cela les touche de trop près que l’on doive faire abnégation de soi-même. Il y en a qui n’aspirent pas aux honneurs et ne les recherchent pas; mais si quelque honneur leur échoit, cela leur fait de l’impression.

L’œuvre intérieure la plus infime est plus haute et plus noble que la plus grande œuvre extérieure. Et pourtant : même l’œuvre intérieure la plus noble doit être dépouillée, si Dieu doit être purement et simplement présent à l’âme. Ceci est la meilleure de toutes les œuvres qu’on puisse faire : se diriger vers l’union avec le Dieu présent et l’attendre avec une application continue. Ainsi parle saint Paul : Ceci est le meilleur de tout : devenir un avec Dieu. Pour ce devenir un l’âme doit être séparée non seulement de toutes les œuvres extérieures, mais aussi de toutes les œuvres spirituelles et intérieures : en sorte que Dieu soit, tout à fait immédiatement, celui qui œuvre et que l’âme ne souffre que l’œuvre de Dieu à laquelle elle s’assujettit dans une parfaite obéissance, afin que Dieu soit en état d’engendrer son fils unique dans l’âme, tout comme en lui-même.

Ceci est l’union par laquelle l’âme est davantage unie à Dieu en un instant que par toutes les œuvres qui ont jamais été accomplies, qu’elles soient corporelles ou spirituelles. Plus cette naissance se produit souvent dans l’âme, plus elle est unie à Dieu. Dieu naît dans l’âme libérée, en ce qu’il se révèle à elle d’une manière nouvelle qui est sans aucune manière, dans une illumination qui n’est plus une illumination, qui est la lumière divine elle-même. Saint Augustin dit à ce propos : Quand l’âme est allumée par l’amour divin, Dieu est né dans l’âme, et le Saint-Esprit est un attiseur de l’amour.

Si Dieu a accordé à l’âme une lumière divine c’est pour pouvoir agir avec joie dans sa propre image. Seulement aucune créature ne peut agir au delà de la limite qui lui est fixée par ses aptitudes. Ainsi donc l’âme ne peut pas non plus agir au-dessus d’elle-même avec ce dont Dieu l’a gratifiée comme cadeau de noces dans la forme de son plus haut pouvoir. Quelque divine que soit d’ailleurs cette lumière, elle est pourtant quelque chose de créé : le Créateur est une chose, et cette lumière une autre chose. C’est pourquoi Dieu vient vers l’âme dans l’amour, pour que l’amour l’élève et la mette en état d’agir au-dessus d’elle-même. L’amour n’entre pas en activité là où il ne trouve pas, ou n’instaure pas, ce qui lui est conforme : ce n’est que dans la mesure où Dieu trouve son image dans l’âme qu’il se manifeste. Il faut que l’amour soit sans bornes, alors Dieu peut agir suivant la mesure de l’amour. Même si l’homme vivait mille ans il pourrait encore et toujours progresser dans l’amour. Il en est comme pour le feu : aussi longtemps qu’il trouve du bois il s’élève ; plus le feu est déjà grand et plus le vent souffle fort, plus il s’accroît. Mettons maintenant l’amour à la place du feu et le Saint-Esprit à la place du vent; plus l’amour est grand et plus le Saint-Esprit, sous la forme de la grâce, souffle, plus est menée loin l’œuvre de la perfection. Pourtant pas en une seule fois, mais peu à peu, par l’accroissement de l’âme. Car si l’homme tout entier prenait feu d’un seul coup, ce ne serait pas bon.

L’âme devient tellement une avec Dieu que la grâce la rétrécit; elle n’est pas satisfaite avec la grâce, parce qu’elle est quelque chose de créé. L’âme est sous l’empire d’un charme merveilleux, elle ne sait pas qu’elle est, elle se figure qu’elle est Dieu ; tellement elle sort d’elle-même. Pourtant, si loin qu’elle aille hors d’elle-même, elle continue pourtant à exister en tant que créature. Comme quand on verse une goutte d’eau dans un fût de vin; elle n’est pas anéantie ! Si l’âme se regarde elle-même, elle voit l’esprit. Si elle regarde l’ange, elle voit encore l’esprit. Dieu pourtant est si totalement esprit, que vis-à-vis de lui l’esprit et l’ange sont presque quelque chose de corporel. Si quelqu’un peignait en noir le plus haut parmi les séraphins, la ressemblance serait bien plus grande que si on voulait peindre Dieu dans la forme du plus haut des séraphins, ce serait dissemblant au delà de toute mesure !

Or donc celui qui veut posséder la vie contemplative, il doit être enflammé dans le Saint-Esprit par l’amour le plus brûlant. Plutôt que de commettre sciemment un péché, petit ou grand, il devrait préférer vouloir subir tous les martyres qu’on pourrait imaginer à son intention. Pourrait-on, avec un seul péché véniel, sauver de l’enfer tant d’âmes qu’on ne pourrait les compter, on ne devrait pas les sauver. C’est un tel amour qu’il faut avoir envers Dieu si l’on veut avoir de l’intimité avec lui dans la contemplation ! – Il faut avoir en outre un cœur exempt de soucis. – Et quand on s’y prépare il faut avoir un lieu solitaire où l’on ne soit pas dérangé. – En outre le corps doit être au repos et dégagé de toute occupation, non seulement des mains, mais aussi de la langue et de tous les cinq sens : l’homme ne peut mieux éprouver sa pureté que par le silence. Si par contre le corps n’est pas au repos, on est facilement vaincu par la paresse : alors il faut avec une grande tension de l’esprit laisser dominer la raison, portée par l’amour divin.

Alors on gagnera une libre clairvoyance dans l’inhibition des sens, en sorte qu’on s’élève intérieurement au-dessus de soi-même jusqu’à la merveilleuse sagesse de Dieu – qui pourtant est tout à fait incompréhensible pour toutes les créatures. Il faut s’élever à la hauteur de Dieu ! l’homme doit s’efforcer de se redresser jusqu’à la hauteur du cœur, par là Dieu est élevé ! Ainsi parle David. Alors la bassesse et la petitesse de toutes les créatures est résorbée dans la hauteur de Dieu.

De plus, on obtiendra la perfection et la stabilité de l’éternité. Car là il n’y a plus de temps ni d’espace, d’avant ni d’après, mais tout est présentement décidé dans un nouveau, dans un verdoyant voici que ! dans lequel mille ans sont aussi courts et aussi rapides qu’un instant.

On obtiendra en outre une participation à la joie si diverse de l’armée céleste. Tant de joie, seule l’éprouve déjà la reine du ciel, Marie : le reste de l’armée céleste n’aurait-il que la millième partie de sa joie, chacun n’en posséderait pas moins encore beaucoup plus que l’âme n’en a jamais éprouvé. Là chaque esprit se réjouit de la joie de l’autre et en jouit tout autant que de la sienne propre – suivant sa mesure. Chacun dans le royaume céleste a existence, connaissance et sentiment d’amour en Dieu, en soi et en tout autre esprit, qu’il soit ange ou âme. Et quant à la perception discriminative de la façon dont un Dieu est dans les trois Personnes, et les trois Personnes sont un Dieu, ils en ont une joie si indiciblement merveilleuse que toutes leurs aspirations sont satisfaites. Et justement ce dont ils sont pleins, c’est cela qu’ils désirent sans cesse, et ce qu’ils désirent, ils le possèdent continuellement dans un nouveau, verdoyant, joyeux ravissement. Et ils peuvent en parfaite sécurité jouir de cette béatitude dans les siècles des siècles.

Et ensuite on doit s’avancer et pénétrer jusque dans la vérité : vers l’unité pure qui est Dieu même – sans y chercher le sien ; ainsi on arrive dans d’extraordinaires merveilles. Devant ces merveilles on doit rester interdit, car l’intelligence ne peut tenter de les expliquer. Qui veut néanmoins scruter la merveille de Dieu, il tire facilement sa science – de lui-même !