« Je » est une mascarade

Extrait de « La voie négative » de Wei Wu Wei
A mesure que nous suivons l’impulsion de notre nature fondamentale et que nous comprenons davantage, il semble naître en nous une conscience autre que la conscience congénitale qui a grandi avec nous et qui résulte de l’expérience psychosomatique.

Cette conscience apparemment nouvelle se nourrit d’intelligence intuitive et gagne en puissance et en promptitude en même temps que s’approfondit la compréhension.
Elle semble être indépendante de notre psyché terrestre et fonctionner dans une dimension supplémentaire du mental, bien qu’elle puisse se manifester de par nos facultés intellectuelles et émotives. L’une est assujettie au temps et égocentrique, l’autre apparaît comme intemporelle et détachée de toute notion évidente du « je-concept ».
Tandis que cette conscience nouvelle augmente en intensité, nous souffrons avec plus d’acuité du contraste qui existe entre elle et le psychisme influencé et contrôlé par le je par lequel nous sommes toujours pénétrés. Nous ressentons de plus en plus profondément que nous ne sommes pas le reflet du monde de « l’état de conscience » que nous sommes conditionnés à connaître comme notre moi, et que nous sommes ce nouvel état de conscience dans lequel notre identité semble se dissoudre.
Néanmoins l’étreinte de la psyché égocentrique s’empare à nouveau de nous chaque fois que nous cherchons à fondre notre identité dans l’intemporel et, désespérant qu’il vienne jamais, nous aspirons au jour où nous aurons le pouvoir de perdre notre moi dans l’universalité de la conscience qui s’est développée « derrière » et « au-delà » de notre éternel bourreau. Nous sentons alors que nous serons cet état de conscience et cesserons d’être « je » ; en fait, nous semblons déjà savoir que nous sommes cette conscience et que notre « je » est une mascarade.
 
Lorsque la pénétration de cette « conscience transcendante » est puissante, nous avons tendance à ne plus considérer les choses vivantes comme des objets indifférents ou hostiles mais comme faisant partie de nous-mêmes ; ou plutôt, comme d’autre parties d’un tout qui est cette nature qui nous entoure tous – bien que ces méthodes de compréhension quelque peu différentes ne semblent pas être alors tellement différentes.
 
Au sein de cet état de conscience, « l’amour-haine » cède la place à une affectivité plus pure, ressemblant à la « bénédiction-compassion » ; l’ »enthousiasme-détresse » passe à la sérénité ; l’avidité, l’envie, la peur, l’orgueil et les autres formes d’émotion ternies par l’ego sont suspendues ou sont représentées par l’affectivité pure elle-même. (…)
 
Mais avons-nous développé ce nouvel état de conscience ? Cet état est-il « nouveau » et est-il réellement « nôtre » ? Ou est-ce au contraire quelque chose d’omniprésent, à quoi nous avons accordé un accès formel par où il puisse prendre possession de nous quand il le peut ? Pourrait-il être l’un et l’autre ? C’est-à-dire à la fois notre propre nature essentielle, dont nous sommes devenus partiellement conscients, et un aspect du mental universel que nous sommes désormais en mesure d’appréhender ; est-il nôtre, dans la mesure où le phénomène que constitue chacun d’entre nous en arrive à le reconnaître comme son « soi », et en même temps représente-t-il un aspect du mental universel dans la mesure où il nous est devenu perceptible par l’intermédiaire de nos facultés phénoménales ?
 
Il est une chose qu’au moins nous connaissons, et que nous ne pouvons pas ne pas connaître : cet état de conscience est plus véritable que le reflet de l’état de conscience contrôlé par le « je » en lequel il nous est impossible de croire plus longtemps, et dont le corolaire est : rien ne nous importe autant que d’en accroître la puissance et la promptitude afin qu’il prenne possession de nous entièrement et une fois pour toutes.
 
Il est cependant une autre chose que nous connaissons plus clairement encore, c’est la nature de la barrière qui nous empêche de devenir ce que nous reconnaissons à présent que nous sommes. Cette barrière se révèle de façon flagrante, et constitue la croyance conditionnée suivante : que le dispositif psychosomatique, qui dans l’existence phénoménale porte le nom que nous savons être le nôtre, est notre moi. Cela seul est ce qui nous maintient dans la servitude. Qu’est-ce alors ? Un expédient conceptuel qui a acquis une réalité imaginaire tandis que l’absoluité qui est derrière notre apparence psychosomatique n’est pas ce concept ? En effet, et si nous pouvons détruire cette réalité imaginaire, l’expédient conceptuel qui en dépend cessera d’être. Cela revient-il à noyer un homme afin de le guérir ? Oui, car cet homme est le « vieil homme » qui doit mourir afin que « l’homme nouveau » puisse naître. Oui encore, car la totalité de cette pseudo-réalité doit nécessairement être vue comme non-réalité, afin qu’Absolu puisse être aperçu – et ceci constitue le message suprême du Tathagata dans le Sutra du Diamant…