La divine pagaille

En tant qu’enseignant, l’une des choses à percevoir relativement tôt chez les étudiants, est la vraie raison de leur présence : veulent-ils vraiment la vérité ?

Ou veulent-ils juste se sentir mieux ?

Parce que la quête de la vérité peut ne pas être un processus où nous nous sentons de mieux en mieux. C’est un processus où nous devons regarder les choses honnêtement, sincèrement, et ça peut ne pas être facile.

JE VEUX TA COLÈRE.
JE VEUX TON FEU.

Ne sois pas spirituel avec moi, mon amour.
Sois honnête plutôt !
Mets-toi en colère contre moi.
Dis-moi comment tu te sens vraiment.
Dis-moi à quel point tu en as marre.
Crie. Ou pleure.
Montre-moi ta vulnérabilité.
Exprime ce que tu as sur le cœur.
Dis ce qu’il ne faut pas dire. Gâche tout.
C’est pas grave. Nous pourrons faire le ménage plus tard.
Je veux simplement aller à ta rencontre. Maintenant.

N’attends pas d’avoir les mots justes.
N’attends pas que ta précieuse rage soit éteinte.
Ou que tes larmes aient séché.
Il n’y a aucune honte à être confus.
La colère n’est pas « non-spirituelle ».
Elle est beauté. Elle est pouvoir.

Je veux te rencontrer au-delà du masque.
Au-delà du gentil petit garçon, de la bonne petite fille.
Au-delà de l’étudiant spirituel parfait.
Au-delà de l’expert. De celui qui est calme.
Celui qui n’a jamais été autorisé à élever la voix.

Je veux sentir tes putains de flammes !
Je veux sentir ta vérité !
Ta passion ! Entendre de quoi tu as besoin ! Ce que tu désires !
Tes désirs non assouvis ! Tes espoirs frustrés !

Ne t’inquiète pas de me blesser.
Laisse la vie parler à travers toi. Maintenant.
Je prendrai la responsabilité de ma propre douleur.

S’il te plaît. Je préfère recevoir ta pure colère MAINTENANT
plutôt que des années d’histoires, de blâmes, de ressentiment,
Et d’agressivité passive.

Lâche les conneries spirituelles.
Dis-moi simplement comment j’ai merdé.

Déballe tout.
Je ne vais pas te faire honte.
Et c’est de là que nous partirons.


J’ai constaté que beaucoup sont terrifiés quand ils comprennent où les conduit ce mouvement d’éveil, quand ils comprennent qu’ils seront contraints d’être exceptionnellement honnêtes, vrais, et de sortir de leur cachette.

C’est contraire à la notion d’éveil comme transcendance de l’existence, comme sanctuaire intérieur où nous pouvons nous soustraire à la destinée telle qu’elle est.

Bien entendu, l’éveil est tout l’opposé. C’est plutôt une condition où nous sommes en mesure d’affronter notre vie précisément telle qu’elle est. Elle exige de sortir de sa cachette sur tous les plans. Et bon nombre craignent de laisser la vérité s’insinuer dans certains de leurs rapports – familiaux, amicaux, intimes ou conjugaux. Il est plus facile d’éluder la vérité, de dissimuler les schémas dysfonctionnels.

Voici une histoire que j’adore et qui souligne la difficulté de se regarder en face au sein d’une relation amoureuse.

« Un jour, on préparait un disciple avancé d’un célèbre maître zen à devenir maître à son tour. Ce disciple avait confié à son maître qu’il ne s’entendait pas avec sa femme qui lui reprochait sa froideur et son manque de communication avec elle et leurs enfants. Le maître déclara : « Le mois prochain, il y aura une retraite. Je souhaite que vous y participiez tous les deux.»
Le couple accepta, croyant s’adonner à leur pratique habituelle : plusieurs séances de méditation par jour, silence et introspection.
Toutefois, lorsque commença la retraite, le maître fit venir le couple pour le rencontrer en privé et dit : « J’ai une forme de retraite différente pour vous deux. J’ai installé une chambre à coucher ici, dans le temple. Je veux que vous restiez au lit pendant 24h. Vous n’êtes autorisés à le quitter que pour boire et manger, aller aux toilettes et vous laver.» Ils obéirent et au bout de 24h, quand ils firent état au maître de ce qui s’y était passé, ce dernier se gratta la tête, et leur demanda de retourner au lit encore 24h.
La retraite durait 7 jours, et chaque jour, le maître zen leur répétait la même chose : « Retournez au lit et restez-y ensemble.»
A la fin de la retraite, le couple s’était retrouvé, le mari et la femme s’étaient réconciliés. »

Ce maître a fait preuve d’une grande sagesse. Il avait compris que son disciple le plus avancé présentait l’un des périls de l’éveil : se soustraire à la réalité crue de l’existence et à celle d’une relation amoureuse.

Au sein d’une relation, ne pas se dissimuler dans un état de transcendance mais s’en extirper pour aller au devant des gens et des événements.

Ce disciple se dissimulait à son insu pour éviter les trucs pénibles ou désagréables.

Ayant décelé cela, son maître eut la sagesse de le placer dans une situation où il eut à faire face à sa femme, aux circonstances de sa vie, à sa relation. Il ne pouvait plus se contenter de fuir dans la transcendance.

Ce qui est important, c’est de savoir si la relation se fonde sur l’honnêteté, la franchise, l’intégrité. L’éveil n’est donc pas une porte de sortie. C’est une condition de l’être qui nous permet d’aller à la rencontre de notre vie et de nos relations telles qu’elles sont.
La vie en soi n’est rien de plus qu’une relation.  »

JEFF FOSTER