La « furie » de Luther face à la notion de libre arbitre

Texte de Daniel Saglietto

En lisant les écrits de Luther sur ce sujet (en particulier De la liberté du chrétien et Du serf arbitre), on est frappé par la passion avec laquelle Luther rejette la notion de libre arbitre. Pour lui, ce terme laissait entendre que l’homme pouvait être considéré comme libre de faire le bien ou le mal, ou encore capable d’échapper à la providence de Dieu. Or, reconnaître une telle capacité était pour lui inacceptable.

En effet, pour Luther, la notion de dépravation totale du cœur de l’homme est fondamentale et implique la totale incapacité de l’homme à obéir à Dieu. Dans sa réfutation (Du serf arbitre) de la Diatribe : Du libre arbitre écrite par Erasme, Luther va sans cesse exprimer haut et fort, sous différents points de vue, les vérités fondamentales que sont la Providence divine et la dépravation totale du cœur de l’homme. Luther affirme clairement que le cœur de l’homme est incapable de produire des fruits qui glorifient Dieu :

En effet, nous ne divisons pas le libre arbitre en deux natures différentes, l’un étant semblable au limon, l’autre à la cire, ou encore l’un étant semblable à la terre cultivée, l’autre à la terre inculte, mais nous parlons d’un seul libre arbitre également impuissant dans tous les hommes, qui n’est que limon, que terre inculte, puisqu’il ne peut vouloir le bien. C’est pourquoi, de même que le limon devient toujours plus dur, et la terre inculte toujours plus épineuse, de même le libre arbitre devient toujours plus mauvais, aussi bien par la mansuétude du soleil qui l’endurcit que par l’orage de pluie qui le liquéfie. Si donc le libre arbitre n’a qu’une définition et qu’une seule impuissance chez tous les hommes, on ne peut donner aucune raison qui fasse que l’un parvienne à la grâce et l’autre n’y parvienne pas, dans le cas où l’on ne prêche la mansuétude du Dieu qui tolère et le châtiment de Dieu qui fait miséricorde. On a établi en effet que le libre arbitre a la même définition chez tous les hommes, qui est qu’il ne peut vouloir rien de bien[4].

L’homme ne veut pas glorifier Dieu dans son œuvre. Et Luther démontre que ce libre arbitre que réclame Erasme pour l’humanité est un mot vide de sens, qui ne peut rien produire de bon et conduit nécessairement à l’endurcissement du cœur de l’homme. Seule une intervention souveraine de l’Esprit de Dieu peut accorder à celui-ci la capacité de pratiquer la justice, le désir de glorifier Dieu.

Que le libre arbitre fasse dans le monde entier et avec ses forces tout entières tout ce qu’il peut, il ne produira pas cependant, à titre d’exemple, une chose par laquelle il pourrait éviter d’être endurci sans que Dieu lui ait donné l’Esprit, ou par laquelle il mériterait miséricorde, s’il était abandonné à ses propres forces[5].

Cela est sûr et certain, si nous croyons que Dieu est tout puissant et ensuite que l’impie est une créature de Dieu, mais que, dévoyée et laissée à elle-même sans l’Esprit de Dieu, elle ne peut vouloir ou faire le bien[6].

La pointe de la réflexion de Luther consiste à démontrer que le libre arbitre défendu par Erasme ne peut jamais conduire l’homme à désirer obéir à Dieu et à le glorifier dans sa vie. Il se livre à une critique de chaque chapitre des écrits d’Erasme, que ce libre arbitre est incapable d’inciter à plaire au Créateur de l’univers, à moins que celui-ci n’intervienne par son Esprit. Pour Luther, le libre arbitre est une illusion et n’existe pas, sans pourtant laisser entendre qu’il incite au péché :

Car nous plaidons le fait que le libre arbitre n’est rien, c’est-à-dire que par lui-même il est inutile (comme toi tu l’expliques) devant Dieu, car c’est de ce genre d’être que nous parlons – sans ignorer que la volonté impie est quelque chose, et non pas un pur « rien »[7].

Ainsi Luther rejette totalement cette notion de libre arbitre. En effet, Luther reconnaît bien que l’homme possède une volonté, mais dans sa critique, la norme de ce qui est bon est ce que Dieu lui-même considère comme « bon » : or, sans Dieu, l’homme est incapable de faire une œuvre qui glorifie pleinement le Créateur. Luther insiste, de manière continue, sur le fait que cette « liberté » attribuée par La Diatribe au libre arbitre (qui permettrait d’honorer Dieu sans intervention de Dieu) n’existe pas car : « (…) ce que fait l’homme, ainsi enlevé, n’est rien, c’est-à-dire ne vaut rien devant Dieu, et ne peut être tenu pour autre chose que péché[8]. » C’est dans ce sens que Luther conclut que le « libre arbitre n’est rien, et que c’est une chose qui ne relève que de l’intitulé[9] ».

Pour Luther, cette incapacité résulte de la chute ; nous l’avons héritée d’Adam. A noter qu’il décrit la chute comme étant le choix volontaire fait par Adam de ne pas obéir à Dieu :

Car même si le premier homme, assisté par la grâce, n’a pas été impuissant, Dieu cependant, par ce précepte, lui montre combien il le serait, si la grâce était absente. Or si cet homme, alors que l’Esprit était présent, n’a pas pu, de sa volonté neuve, le bien qui lui était nouvellement proposé, c’est-à-dire l’obéissance – et cela parce que l’Esprit ne l’ajoutait pas de surcroît – quoi donc en ce qui nous concerne, pourrions-nous faire sans l’Esprit, à propos d’un bien qui a été perdu ? Il a été donc montré, chez cet homme-là, par un terrible exemple destiné à écraser notre orgueil, ce que peut notre libre arbitre lorsqu’il est laissé à lui-même et qu’il n’est pas constamment et de plus en plus mis en action et augmenté par l’Esprit de Dieu[10].

Il est intéressant de voir que, pour Luther, Adam avait la capacité de vouloir faire le bien et un vrai libre arbitre ; s’il a chuté, c’est parce qu’il a rejeté volontairement l’obéissance et que l’Esprit de Dieu ne lui a pas imposé de faire différemment. Aussi, les hommes naturels, qui sont privés de l’Esprit et qui ont perdu la volonté de faire le bien, ne peuvent-ils à plus forte raison marcher dans l’obéissance. Cet argument est intéressant, mais il ne résout pas le problème de l’origine du désir de désobéir. L’argument relatif à l’action, ou plutôt à l’inaction, du Saint-Esprit ne convainc pas, car l’Ecriture est plutôt silencieuse sur ce sujet (bien que nous puissions la percevoir de façon rétrospective en considérant l’œuvre du Saint-Esprit dans le cœur des croyants) ; il pourrait même se révéler dangereux en « déresponsabilisant » les hommes privés de l’Esprit de Dieu.

L’articulation que Luther établit entre la souveraineté de Dieu et le mal dans le monde retient l’attention :

Aussi ne faut-il pas penser que lorsque Dieu est dit endurcir ou opérer en nous le mal (car endurcir, c’est faire le mal), il agit comme s’il créait de nouveau le mal en nous – comme si l’on imaginait un aubergiste malintentionné qui, étant lui-même mauvais, verserait ou composerait du poison dans un récipient qui lui n’est pas du poison : le récipient ne faisant rien, pour sa part, que de recevoir ou supporter la malignité du compositeur. (…) Dieu opère le mal, non par sa faute mais par notre vice ; puisque nous sommes mauvais par nature, et que Dieu, qui est bon quant à Lui, ne peut faire autrement (quand il nous emporte par son action en vertu de sa toute-puissance) que d’accomplir le mal avec un mauvais instrument, tout bon qu’il soit lui-même, quoique, en vertu de sa sagesse, il fasse bon usage de ce mal, en vue de sa gloire et de notre salut. C’est ainsi que trouvant la volonté mauvaise de Satan – sans l’avoir créée telle, puisque c’est Satan qui a abandonné Dieu et a péché – il saisit en son action cette volonté devenue mauvaise et la met en marche vers où il veut, bien que cette volonté-là ne cesse d’être mauvaise par suite de ce mouvement même qui vient de Dieu[11].

Ainsi, Dieu œuvre souverainement dans les choses mauvaises, pour la gloire de son Nom, sans en être responsable. Ces choses mauvaises sont mauvaises car elles sont l’œuvre d’un cœur mauvais qui agit nécessairement selon son mauvais fond. Le cœur mauvais est comme un « outil biaisé » qui ne peut fournir qu’un résultat biaisé même lorsqu’il se trouve entre les mains de son Créateur. Cette argumentation est cohérente avec la Bible, car elle conserve à la fois la souveraineté et la sainteté de Dieu ainsi que la responsabilité, la dépravation et la liberté de volition de l’homme. Face à cette dure et lourde réalité, Luther affronte la fameuse question : pourquoi Dieu a-t-il permis la chute ? Sa réponse, tout en conservant la part de mystère nécessaire dû au silence de la Parole, est pertinente, car elle souligne la transcendance du Créateur et reconnaît notre statut de créature :

Dieu est ! Et de sa volonté il n’y a ni cause ni raison qui lui soit prescrite comme si c’était une règle et une mesure. Car rien ne lui égal ou supérieur, mais elle est elle-même la règle de toutes choses. En effet, si elle avait une règle ou une mesure, ou encore une cause ou une raison, elle ne pourrait plus être la volonté de Dieu. Ce qu’il veut n’est pas droit parce qu’il doit ou a dû le vouloir ainsi ; au contraire, c’est parce que lui-même veut qu’il en soit ainsi que ce qui arrive ainsi doit être droit. A la volonté de la créature sont prescrites une cause et une raison, non pas à la volonté du Créateur – à moins que tu ne mettes au-dessus de Lui un autre créateur[12].

On ne peut donc pas trouver pour quelle cause ou pour quelle raison Dieu a souverainement permis la chute de l’homme, car ceci appartient au conseil secret de Dieu, à sa volonté qui fait que Dieu est Dieu. En tant que créatures, nous sommes soumis aux notions de cause et de raison, lesquelles doivent être  impérativement préservées en tant que fondement anthropologique. En effet, toutes deux font qu’un homme est un homme et, sans elles, la vie devient quelque chose d’insignifiant et incohérent. L’homme en tant que créature a une volonté dépendante d’une cause ou d’une raison. Il en est ainsi, non pas parce qu’il existerait une coercition interne au cœur humain, mais parce que ce sont les ingrédients qui constituent le cadre dans lequel s’exerce la liberté de volition de l’homme. Il est impossible de définir autrement la liberté d’une créature douée de raison, sauf à en faire l’égale de Dieu. Il est donc exact de penser que l’homme est totalement responsable de ses actes, car ils ont une cause ou une raison qu’il a délibérément choisie. Le fait que les désirs du cœur humain et sa volonté soient totalement dépravés n’invalide pas sa responsabilité. La liberté dont il use dans sa marche ténébreuse est l’instrument par lequel il concrétise ses désirs biaisés. Un tel usage de la liberté est condamnable.

Ainsi pour Luther, l’homme, qui possède réellement une volonté et une liberté au service des mauvais désirs de son cœur, ne possède pas de libre arbitre, puisqu’il ne peut rien produire qui glorifie Dieu sans une action miraculeuse du Saint-Esprit. Cette liberté qu’il ne veut pas appeler libre arbitre – sûrement à cause du sens polémique qu’il avait dans ses débats avec Erasme – ne contredit pas la souveraineté de Dieu et fonde la responsabilité de l’homme vis-à-vis de ses actions.


[4] M. Luther, Du serf arbitre, Ed. Gallimard, 2001, 278.

[5] Ibid., 282.

[6] Ibid., 286.

[7] Ibid., 374.

[8] Ibid., 375.

[9] Ibid., 383.

[10] Ibid., 209.

[11] Ibid., 288.

[12] Ibid., 292.