L’Aube de la Révolution Enthéogénique

John Lash Traduction de Dominique Guillet”

 

L’an passé, j’ai fait circuler une proposition pour un ouvrage sur la Révolution Enthéogénique que je considère être l’événement historique et culturel le plus signifiant du 20 ème siècle – et qui se prolonge maintenant dans le 21 ème siècle.

Gordon Wasson
Gordon Wasson

Mes causeries avec Joanna sur le site futureprimitive.org intitulé “Extase et Révolution”, couvrent le même sujet. Dans cet ouvrage, j’ai cherché à retracer les origines de cette révolution et d’en expliciter le thème central qui est formulé dans la thèse de Wasson.

Ce livre, dont le titre provisoire est “PARADIS INTERDIT” s’ouvre avec une description de la cérémonie avec les champignons à laquelle participa Wasson et qui fut conduite par la curandera Mazatèque, Maria Sabina. C’est durant cette cérémonie que la pratique indigène antique de transe psychoactive, induite par les plantes sacrées, fut introduite au monde moderne. Je suis convaincu que tous ceux qui affirment éprouver un sentiment de conscience planétaire, et qui partagent ma préoccupation pour la perte de notre humanité, devraient prendre connaissance de ce moment. C’est pourquoi je présente le premier chapitre de ce livre sur ce site.

 
Maria Sabina
Maria Sabina

La Révolution Enthéogénique est aussi une révélation. La thèse de Wasson a été le catalyseur d’une nouvelle vision de la manière dont l’évolution humaine est enracinée dans l’expérience religieuse mais, en fait, cette vision est la perspective la plus ancienne de notre espèce. La connaissance extatique est notre héritage primordial qui nous a été donnée par la Terre elle-même. Elle ne peut être ni conférée, ni éradiquée par des dieux extra-terrestres ou par leurs mandataires. La transe extatique fut la technique originelle du shamanisme, la pratique religieuse la plus antique et qui devança tous les dogmes et toutes les hiérarchies et toutes les institutions des religions. Mais depuis des millénaires, l’expérience religieuse la plus primordiale de notre espèce a été frappée d’un tabou – un tabou qui est présentement imposé dans le but d’interdire complètement l’accès à des plantes psychoactives bénéfiques données par la nature. De telles plantes sont réputées être inoffensives et ne générant pas de dépendances et il a été prouvé qu’elles soignent de nombreuses sortes de maladies, mentales et physiques, et justement les dépendances. L’histoire des Wasson n’a jamais été aussi d’actualité qu’aujourd’hui.

Comme je l’ai souligné dans mes causeries avec Joanna, je maintiens que la position d’une personne, quant à la problématique de l’extase cognitive induite par des plantes psychoactives, va déterminer sa destinée dans la transformation planétaire en devenir, plus que toute autre problématique. Je ne veux pas dire que tout un chacun doit ingérer des enthéogènes pour réaliser la transformation: je veux dire que la prise de position, quant à la problématique de l’accès à de telles plantes, sera le facteur décisif dans la manière dont un individu va confronter et influencer la transformation. Je pense personnellement que la transformation planétaire va nous montrer le pire de ce dont les humains sont capables: une “entrance” totalitaire et zombie dans la violence, la division et la démence. S’il en est ainsi, il est crucial qu’une autre sorte de “transe” ne soit pas ignorée ou éradiquée: l’extase de connaître la dimension divine et surnaturelle de la vie, de façon directe et non par procuration, et qui se reflète dans la magie naturelle de ce que nous contemplons.

Finalement, la dignité humaine (si ce n’est pas la survie) peut résider dans notre connaissance de ce qui a été dénié à l’humanité pour qu’elle en vienne à se détourner de la Terre, à se haïr et à s’auto-détruire.

Chapitre 1. Le Banquier et la Bruja

C’est la fin d’une longue journée d’été à la fin du mois de juin 1955. Après le coucher du soleil, les ténèbres douces recouvrent un village à flanc de coteau, niché dans les montagnes au centre du Mexique. Dans une cabane, à la lueur de bougies, sont rassemblées une douzaine de personnes, tous des indigènes à la peau sombre à part deux visiteurs en provenance des USA. Le groupe est sur le point de participer à une velada, une veille nocturne intégrale menée par une bruja locale, une curandera versée dans les arts de la guérison et de la communication avec les mondes invisibles. Le rituel implique l’ingestion de champignons dont les propriétés, selon les dires des natifs, guérissent le corps, nourrissent l’âme et confèrent de profondes visions quant aux vérités essentielles de la vie.

Un des Etats-Uniens est un banquier d’investissement de 57 ans, venant de New-York. Ayant quitté son costume et sa cravate, il porte un gilet olive sur une chemise à carreaux et une salopette en lin ainsi qu’une veste de coton pour se prémunir de la fraîcheur de la soirée. Il possède un visage rond et un air distingué et modeste. Un expert dans le champ de l’ethnomycologie, (histoires et traditions corrélés aux champignons), dont il est d’ailleurs virtuellement le fondateur, ce banquier espère vivre une expérience directe d’une cérémonie secrète qui survit depuis des temps pré-Colombiens. De nombreux indices l’ont guidé vers cette humble cabane située à 2000 mètres d’altitude dans la jungle montagneuse: des suggestions émanant d’archéologues et de poètes, des études de linguistique comparée, des conseils des botanistes les plus réputés mondialement, des passages obscurs dans les annales de la conquête du Mexique – tout cela poursuivi avec passion et diligence depuis trente années. Maintenant, s’il est sur la bonne piste, il va pouvoir pénétrer dans la réalité mystique vers laquelle trente années de recherches l’ont orienté.

Le collègue du banquier est un photographe de New-York, un homme élégant et fin avec un regard très observateur. Bien qu’il n’ait pas la permission de prendre des photographies du rite nocturne, il garde son Zeiss Contaflex avec le flash à portée de main comme s’il anticipait de prendre des hallucinations en plein vol. Il est assis mal à l’aise dans une chaise boiteuse, à l’écart du groupe.

Acceptant respectueusement la présence des étrangers, la bruja continue calmement les préparations habituelles de son rituel. C’est une métisse Mazatèque, de trois ans plus âgée que le banquier, très connue dans la région comme herboriste, guérisseuse et guide vers des visions mystiques. Sa peau est de couleur brune et son visage légèrement aplati lui donne des airs simiesques, sous certains angles. Ses pommettes sont rehaussées et elle a de longues tresses noires et une lueur désarmante dans les yeux. Un petite créature dont émane une immense force intérieure, la bruja se déplace avec des gestes adroits et délicats. Ses cheveux noirs qui flottent sur ses épaules jusqu’à la taille, séparés soigneusement au milieu de son front, suggèrent un oiseau angélique avec des ailes brillantes et élégantes repliées sur ses côtés.

Le groupe devient silencieux lorsque la bruja ouvre la boite en carton qui contient los santos niños, “les enfants sacrés”, ainsi qu’elle nomme les champignons psychoactifs connus de ses ancêtres Mazatèques sous le nom teonanacatl, “la chair des dieux”. Alors que les participants contemplent dans un silence empreint de révérence, elle trie le tas de spécimens bleuis. La tradition requiert qu’ils soient consommés par paires, jusqu’à treize en une session. Elle trie donc le tas et les range par paires, avec une attention enfantine. Les chandelles ayant été allumées et quelques reliques disposées, un doux chant commence à se faire entendre et la bruja tend la première paire de champignons sacrés au banquier. Il les accepte avec la tête baissée, en contemplant avec intensité son visage placide et presqu’indifférent.

C’est ensuite au tour du photographe d’accepter ses champignons. Lui et le banquier s’adossent contre le mur de briques et commencent à mastiquer lentement. Le goût des champignons effilés est parfumé et piquant mais pas désagréable. Après l’ingestion de la troisième paire, les champignons induisent un léger tremblement – de révulsion ou de plaisir, c’est impossible à dire. En réfléchissant sur la sensation, le banquier se demande si son corps frisonne d’excitation avant même que son mental sache ce qui va advenir.

Une à une, les bougies votives s’éteignent. Tous les participants glissent contre le mur ou sont prostrés sur le plancher. Anticipant la fraîcheur de la nuit, le banquier et son collègue se glissent dans leur sac de couchage et se couchent sur le dos. La pièce est maintenant tellement sombre que cela ne fait aucune différence d’avoir les yeux ouverts ou fermés. Dans les ténèbres noires, le banquier sent plutôt qu’il ne voit ce que la bruja est en train de faire. Debout, et flottant presque au-dessus des participants, son petit corps agile est en mouvement incessant. Elle chante doucement et mélodieusement et elle danse, tournoyant lentement de gauche et de droite. Ses mains jaillissent des ténèbres et les balayent, réalisant des passes magiques qui la tissent physiquement dans les courants environnants du nahual, l’Autre Monde. Dans les tonalités saccadées du Mazatèque, elle chante ce qu’elle ressent et ce qu’elle connaît, utilisant l’affirmation de soi, même si elle n’est que l’instrument dévoué de qui passe au travers d’elle:

“Femme qui tonne je suis, son de femme je suis
Femme-araignée je suis, femme-colibri je suis
Femme-aigle je suis, femme-aigle importante je suis
Femme-tourbillon dans le tourbillon je suis,
Femme d’un endroit sacré et enchanté je suis
Femme des étoiles filantes je suis.”

D’écouter le chant de la bruja propulse le banquier dans son propre espace enchanté. Il perd toute trace du temps alors que les visions émergent, captivant son mental et semblant imprégner tous les pores de sa peau. Mais l’effet de la pression est soulageant et il flotte en dehors de son corps et plane au-dessus de lui, comme un oeil désincarné.

Les visions commencent dans un flux paisible, chaque forme se métamorphosant en une autre: des géométries de fleur et de cristal, un jaillissement de motifs architecturaux en couleurs transparentes et douces. La fluidité des hallucinations donne l’impression au banquier qu’il est en train de se dissoudre et les murs en terre de la cabane s’évanouissent devant son regard fixe. Les formes harmonieuses lui font penser à la musique des sphères et cette pensée déclenche un niveau supérieur d’écoute supérieure. Il voit, entend et ressent l’éruption de couleurs et de formes qui maintenant l’engloutissent totalement. L’extase est le seul terme qu’il puisse appliquer à la totalité de sensations qui le traversent. Les images qu’il voit ne provoquent pas tant l’extase qu’elles en jaillissent. Pour la première fois de sa vie, le banquier vit une rencontre directe avec tout ce qu’il n’est pas, tout ce qui repose au-delà de sa conscience tout en y demeurant mystérieusement: l’Altérité. C’est la source, l’origine de tout ce qu’il contemple et, qui plus est, de la contemplation même.

La transe s’approfondit. Ses visions assument maintenant la qualité immaculée de figures gravées dans du cristal liquide: de telle sorte que chaque objet apparaisse être, non pas son soi limité physique mais un prototype divin, une forme éthérée planant à la limite de l’informel. Et, derrière les images, transparaît un pouvoir sans nom qui semble l’aspirer dans l’infini.

Il prend conscience que s’il acceptait de s’abandonner totalement au ravissement qui l’imprègne, il flotterait comme une plume dans la Présence Divine.

Le banquier remue dans son sac de couchage, détend ses jambes et s’enfonce un peu plus. Il est conscient simultanément d’être “cocooné”, blotti douillettement dans son couchage, et “champignonné”, magiquement transporté au-delà de ses limites physiques. Au travers d’une bousculade de sons hallucinés, il entend un bruit sec venant de la bruja qui se frappe les cuisses et les côtes. Ces gestes brusques semblent émettre un flot d’étincelles qui chatouillent son visage tandis que la tendresse de ses chants lui fait monter des larmes aux yeux. Il est subjugué par des émotions de révérence et de gratitude.

La bruja danse dans la tranquillité comme une fleur qui dodeline dans les flux exquis d’un vent noir.

 

  • Amateurs de Champignons

R. Gordon Wasson (1898-1986) naquit à Greta Falls dans le Montana, le fils d’un ecclésiastique Episcopal. Son père paraît avoir été un homme conventionnel avec des vues peu communes et des talents exceptionnels. Il était multilinguiste: il connaissait parfaitement le Latin et en Grec et il avait étudié l’Islandais, l’Hébreu, le Sanscrit et l’Anglo-saxon. Il étudia à Columbia, puis au Séminaire Théologique de New York et devint ensuite le Recteur d’une petite paroisse de Newark dans le New-Jersey. La mère de Wasson, une femme vive, issue d’une souche Hollandaise et Ecossaise assez austère, faisait partie d’un groupe de six femmes choisies pour organiser la Bibliothèque de l’Université de Columbia. L’amour de Wasson pour les livres, ainsi que sa passion pour les études linguistiques comparées, furent semées dès sa prime jeunesse.

Wasson et son frère Edouard furent assujettis à un sévère endoctrinement Biblique. Avant l’âge de treize ans, le garçon avait déjà lu la Bible trois fois et dans son intégralité. Pour Gordon, cela semble avoir été une aventure littéraire plutôt qu’un choix religieux. En sus de ses devoirs pastoraux, Wasson père lisait beaucoup de poésie, particulièrement les Romantiques et témoignait même d’un certain talent littéraire. Dans l’ouvrage Religion and Drink auto-publié en 1914, il affirma que les références à l’alcool dans les Ecritures impliquaient que l’ébriété n’est pas en désaccord avec le plan de Dieu. Le père pratiquait ce qu’il prêchait. Lorsque la Prohibition sévit, il fermentait sa propre bière dans la cave. Religion and Drink fut certainement la première inspiration de l’intérêt de Gordon Wasson, durant sa vie entière, pour l’intoxication divine. Son père lui suggéra également qu’une telle conception puisse s’appliquer à d’autres intoxicants, dont les champignons. Cette notion prit un certain nombre d’années pour mûrir dans l’esprit de son fils mais quand elle le fit, elle s’épanouit en une obsession totale.

Grâce à une gestion ménagère prudente et au succès financier de l’ouvrage de son père, le jeune Wasson eut l’occasion rare de visiter seul l’Europe. A 17 ans, il vagabonda librement en France et en Espagne, apprenant les langues locales et s’imprégnant des traditions. Durant la première guerre mondiale, il servit comme radio-opérateur en France, retourna aux USA et s’inscrivit à l’Université de Columbia dont il sortirt avec les honneurs en 1920 avec un diplôme en littérature. Son amour des livres et des connaissances allait l’inspirer toute sa vie et lui gagner de nombreux amis loyaux.

Après avoir travaillé dans divers emplois de journalisme et d’édition de magazines, Wasson entra dans l’équipe des actualités financières du journal Herald Tribune à l’âge de 27 ans. Durant les 9 années suivantes, il passa du journalisme financier à la collaboration avec les plus grands financiers de l’époque. En 1934, il entra chez J. P. Morgan, en fut promu vice-président 9 ans plus tard et resta avec la compagnie jusqu’en 1963. Sa carrière de trente années se déroula en parallèle à une sorte de vie secrète. Un businessman avisé, Wasson réussit toujours à mettre de côté une partie de son temps et de sa fortune pour les études personnelles et ses projets d’ouvrages. L’écriture était l’une de ses passions mais cela ne fut jamais pour des raisons commerciales.

Il publia son premier ouvrage The Hall Carbine Affair (en 1941) pour réfuter l’affirmation selon laquelle J. P. Morgan avait réalisé une affaire frauduleuse durant la Guerre Civile en vendant des fusils défectueux à l’armée US. Les critiques de Wasson voient dans cet ouvrage une défense évidente du commerce d’armes en phase avec le statut social de l’auteur et ses connexions bancaires. Ses supporters, d’autre part, affirment que cela illustre sa préoccupation passionnée pour la véracité des faits et que cela préfigure sa fascination pour le mythe historique. De telles opinions divisées se manifestent fréquemment de par le fait que l’héritage de Wasson devient de plus en plus connu et débattu. Dans The Hall Carbine Affair, Wasson déploya de très grands talents pour déconstruire les rumeurs et passer au crible les suppositions gratuites; il allait ultérieurement appliquer ces talents à une recherche très approfondie concernant les origines de la religion.

Wasson pourrait avoir vécu comme un hybride à moitié financier pur et dur, à moitié dilettante académique et être resté virtuellement inconnu toute sa vie si ce n’est pour un événement d’une suprême importance: il épousa en 1926 Valentina Pavlovna, une pédiatre de Moscou. Tina, ainsi que tout le monde l’appelait, introduisit son mari au sujet qui allait le passionner plus que tout autre, et durant sa vie entière.

Lors de conversations avec des amis, Wasson rapporta souvent le moment pénible de son initiation. Durant leur lune de miel dans les Catskill, le couple alla un jour se promener dans les bois et découvrit une clairière pleine de champignons. Valentina s’élança et ramassa des brassées de champignons humides dans une excitation ravie alors que Wasson la regardait en frissonnant. Il s’apperçut bientôt qu’il était mycophobe, à savoir quelqu’un qui n’aime pas le contact de n’importe quelle sorte de champignon ou qui n’en aime pas même la simple suggestion. Lors de longues discussions avec Tina, il devint convaincu que les êtres humains se répartissent en deux catégories, mycophobes et mycophiles, les détesteurs de champignons et les amoureux de champignons et ces deux groupes sont inconciliables. Mais Wasson allait être l’exception. Converti par son épouse Russe et inspiré par sa passion de connaître toute chose exotique et ésotérique, il devint un passionné de champignons et un promoteur érudit de la mycophilie.

Les Wassons avaient décidé que leur premier projet d’écriture serait un livre de cuisine “An Introduction to Russia through the Kitchen”, comme le sous-titre l’indique, avec Tina comme seul auteur. La rédaction était décousue et éclectique et couvrait les champignons et des recettes, tout aussi bien que la vodka et l’oeuvre d’Anton Chekov. Wasson était supposé rédiger une introduction didactique. Elaboré alors que la seconde guerre mondiale faisait rage, l’ouvrage acquit une forme différente de celle qui avait été originellement prévue et une perspective considérablement étendue. Lorsqu’il fut publié en 1957, Mushrooms, Russia and History présenta la culmination de trente années de recherches intensives et de discussions passionnées. Tina Wasson mourut une année plus tard, le dernier jour de l’année 1958, mais son mari allait continuer leur quête durant trois décades avec une détermination indéfectible. Cela demanda presque trente ans à Gordon et à Tina pour formuler la thèse Wasson sur l’origine de la religion, comme elle allait être connue, et trente autres années à Wasson seul pour la valider.

Wasson a souvent raconté l’histoire de sa conversion dans les Catskills inspirée par la vision de sa jeune femme collectant des champignons, en jupe colorée, alors qu’il se tenait effaré, craignant qu’elle soit morte le matin suivant. Wasson admit volontiers, plus tard, qu’il ne pouvait pas dire si c’était Tina ou lui-même qui, vers le début des années 40, émit le premier l’idée qui allait devenir la thèse Wasson. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur cette thèse, que l’on soit pour ou que l’on soit contre, il doit être souligné qu’elle diffère, en un aspect fondamental, des autres systèmes conceptuels d’interprétation de l’histoire, ou parfois même de falsification de l’histoire, au travers des siècles: ce n’était pas la super-production d’un mental mâle mais la progéniture d’un mariage de deux esprits, mâle et femelle. Le tabou originel du Jardin de l’Eden impliquait un couple et la rupture de ce tabou incomba également à un couple humain. En termes mythopoétiques, Tina et Gordon Wasson sont l’Eve et l’Adam de la religion botanique.

  • Reflets Diaboliques

Durant les trois premières décades de sa quête, Wasson fut un érudit de bibliothèque à l’image de Sir James Frazer (1854-1941) qu’il admirait et imitait. Frazer fut l’anthropologue Britannique dont l’oeuvre en plusieurs tomes, Le Rameau d’or, établit le genre de la mythologie comparée à l’aube du 20 ème siècle. Bien que la méthodologie de Frazer soit de nos jours largement discréditée, son ouvrage est un classique toujours en circulation (sous forme condensée) en raison principalement de son style littéraire riche et envoûtant. Wasson aspirait à devenir un styliste accompli et il y arriva – le botaniste William Emboden le surnomma “le poète de l’ethnomycologie” – mais la validation de ses idées controversées quant à l’origine de la religion cela allait requérir plus que de la belle écriture.

Dans les années 1950, alors qu’il rédigeait la version finale de son ouvrage “Mushrooms, Russia and History”, R. Gordon Wasson quitta finalement la bibliothèque pour s’aventurer sur le terrain, et plus précisément la jungle profonde. Son but n’était pas simplement de collecter des champignon avec sa femme, comme il le faisait depuis des années, mais de localiser l’existence d’un antique culte de champignons. Pour ce faire, il commença une série d’excursions durant l’été dans les montagnes du Mexique, près d’Oaxaca. Il allait visiter ainsi la région durant la saison des pluies (lorsque les champignons émergent de terre) durant dix années successives, de 1953 à 1962. Des dizaines d’années de recherche convergeaient maintenant avec une expérience directe du sujet de cette recherche. Excité d’être enfin sur le terrain et pressentant une percée, Wasson retarda la publication de son ouvrage. Il recevait, presque quotidiennement, des informations excitantes sur la survie d’un rituel spécifique de champignons au coeur du Mexique. La participation aux cérémonies d’un tel culte fournirait, croyait-il, la preuve définitive de sa théorie.

En Septembre 1952, deux indices d’importance arrivèrent “presque dans le même courrier” selon sa fille Masha Wasson Britten, qui accompagna ses parents durant plusieurs voyages. Le poète et mycologue Britannique Robert Graves, auteur de La Déesse Blanche, écrivit de Mallorque au sujet de la découverte au Mexique et au Guatemala de pierres à mouler cérémoniales en forme de champignons. De tels objets cultiques pouvaient constituer des preuves artéfactuelles des pratiques que Wasson investiguait. En même temps, un autre collègue d’outre-mer confirma le rôle des champignons sacrés dans les cultures de Méso-Amérique et orienta les Wasson vers les annales de la conquête de Mexico comme une source potentielle de preuve documentaire de leur quête.

Ils trouvèrent exactement ce qu’ils cherchaient dans les écrits de Bernardino de Sahagun, un prêtre Catholique Espagnol qui arriva dans le Nouveau Monde en 1536. Son Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne présente les références littéraires les plus anciennes relatives à l’intoxication par les champignons dans l’hémisphère Occidental. Jusqu’à sa mort, à l’âge de 90 ans, Sahagun vécut parmi les Aztèques, les Mazatèques, les Zapotèques et autres tribus du centre du Mexique. Un témoin vivant de nombreuses coutumes et rites locaux, il supervisa la rédaction et l’illustration du Codex de Florence qui contient des illustrations de mangeurs de champignons. Sahagun rapporta que les indigènes, lorsqu’ils consommaient les champignons avec du miel, devenaient tout excités, dansaient, rigolaient et pleuraient, ou plongeaient dans une contemplation profonde et silencieuse. Certains indigènes affirmaient contempler leur propre mort, ou être dévorés par des animaux sauvages, tandis que d’autres relataient des vols magiques et la vision à distance.

Sahagun (1499-1590) était un missionnaire de l’ordre des Franciscains capable de parler et d’écrire trois langues: l’Espagnol, le Latin et le Nahuatl. Etant très observateur et très subtil, il ne pouvait pas manquer de remarquer les similarités alarmantes entre sa foi et la religion Aztèque. Le conquistador Cortez était lui-même tout aussi troublé, et plus particulièrement par deux phénomènes de la religion Aztèque parallèles à sa propre religion: l’image d’une divinité Aztèque portant une croix et l’ingestion d’une substance intoxicante appelée Teonanacatl, “la chair des dieux”. Le premier parallèle résultait d’une identification erronée de deux images mystiques distinctes. La divinité Aztèque Yacatecuhtli, le Souverain au Long Nez, était le dieu tutélaire des marchands. Il était représenté portant une croix, marquée d’empreintes de pas aux extrémités, pour illustrer son rôle de gardien du chemin, de souverain des croisements, et non pas pour symboliser une mission de sacrifice divin. Le Souverain au Long Nez n’est pas une version Mexicaine de Jésus Christ mais il reste que l’effet visuel de ces images de porteur de croix était (et est encore) étonnant.

Le second parallèle observé par Sahagun, Cortez et d’autres, était encore plus alarmant et véhiculait une interprétation ambiguë. La foi des Chrétiens était ancrée dans un acte sacramental: “Prenez et mangez car cela est mon corps”. Pris à la lettre, ce commandement signifie l’ingestion de la chair d’un homme-dieu, Jésus Christ. La chair du sauveur est l’eucharistie dans le sens symbolique mais il existe toujours un acte cannibale qui plane derrière ce symbolisme. Les Aztèques célébraient un rite eucharistique possédant deux significations: ils consommaient la chair des dieux, les champignons sacrés et ils consommaient de la chair humaine. En fait, les Aztèques étaient des cannibales forcenés qui dînaient régulièrement avec des parties du corps humain cuites à l’étouffée et agrémentées de maïs – un “succotash Aztèque” comme l’appellent les érudits. Ils préparaient ce ragoût avec des parties humaines de moindre valeur, telles que chevilles et coudes, tandis que les morceaux de choix étaient réservées à la classe des prêtres qui ingéraient cérémonialement les victimes qu’ils sacrifiaient. Les Européens dévots, tels que Sahagun, voyaient en cette coutume un “reflet diabolique “ du Dernier Souper. Tout comme Cortez, le moine Franciscain devait exercer une pression continuelle et considérable pour forcer les indigènes à renoncer à leur forme de cannibalisme au profit d’une forme unique et acceptable, l’expiation par procuration de l’Hostie. Fort heureusement pour les Espagnols, leur tâche fut favorisée par les conflits inter-tribaux car la plupart des peuples voisins considéraient les Aztèques comme une race vicieuse, tyrannique et démente. Certaines autres tribus pratiquaient également le cannibalisme mais pas dans la même mesure que les Aztèques. Les tribus guerrières voisines étaient lasses de voir leurs meilleurs jeunes hommes capturés en bataille et mangés durant des sacrifices rituels répugnants.

Mais la conversion à une expiation par procuration ne constituait que la moitié du défi que Sahagun devait relever. La coexistence de deux eucharisties Aztèques, la chair humaine et les champignons sacrés, déconcertait les Européens et leur posait un problème métaphysique, car la consommation de champignons était un rite subjectif ou mystique. Sahagun affirma que les Chichimèques – “les humains chiens” du nom méprisant dont les Aztèques étaient affublés en raison de leurs habitudes culinaires – tiraient du courage, pour combattre et tuer leurs ennemis, de la consommation de champignons. Ce rapport est totalement incohérent eu égard aux témoignages de première main émanant des indigènes ou des anthropologues quant à l’induction d’états visionnaires par l’ingestion de champignons psilocybes ou d’autres plantes sacrées. Les comportements agressifs et violents sont totalement antinomiques avec les effets connus de substances végétales psychoactives. Les entités démoniques peuvent se manifester dans les états visionnaires qui sont ainsi générés mais elles ne dominent pas l’expérience et, dans la plupart des cas,elles en sont entièrement absentes. Les influences psychopharmacologiques sont subjectives et reflètent l’état mental du participant ainsi que son environnement. La consommation de champignons parmi les peuples Mexicains offrait une expérience spirituelle qui ne pouvait pas être éradiquée de l’extérieur et il n’en existait aucun substitut dans le Christianisme. Il était relativement aisé de remplacer le culte cannibale guerrier des Aztèques par le culte militariste de la rédemption Chrétienne, en raison de parallèles évidents et, historiquement, la transposition fonctionna. Mais la coutume native de consommer la “chair des dieux” posa aux conquérants un problème mystique.

Le Codex de Florence présente une preuve visuelle qui est citée par Wasson pour soutenir sa thèse. Mais Sahagun demanda aux artistes natifs de dépeindre des démons malins aux griffes acérées menaçant les mangeurs de champignons – le premier exemple de désinformation anti-drogues dans le Nouveau-Monde. Afin de supprimer les rituels de champignons, les autorités Espagnoles eurent recours à un tabou mis en place par de sévères mesures. En 1620, juste cinquante années après que Sahagun eût chroniqué les rites, l’Inquisition dans la ville de Mexico décréta une interdiction totale des champignons sacrés en attribuant leur influence au Diable. La violation de cette interdiction était punie de mort. Néanmoins, les rites avec des plantes visionnaires incluant les champignons psilocybes et le peyotl, continuèrent d’être observés en secret chez les Huichols, les Tarahumaras, les Mazatèques et chez d’autres peuples de Méso-Amérique.

  • Huautla de Jimenez

Lorsqu’il partit pour le Mexique, sur la trace des rites de champignons, Wasson était conscient que le rituel qu’il cherchait avait pris le maquis plus de 300 ans auparavant. Cela ajoutait une touche d’excitation à sa quête académique. Quant à la puissance du tabou religieux, le fils du Recteur n’en était pas le moins du monde effarouché. A aucun moment de ses investigations et de ses expérimentations personnelles, Wasson ne fut préoccupé par le fait que le sacrement végétal – quelle que fût sa nature: il lui fallait encore découvrir l’espèce exacte du champignon présumé – était chargé de sacrilège potentiel. S’il réalisa – et comment n’aurait-il pas pu en être conscient? – que l’intoxication par les champignons constituait une grave menace, tout autant qu’une alternative attractive, pour la notion établie de communion mystique, il n’en fit, en tout cas, jamais part ouvertement.

Le rapport de Sahagun conduisit les Wasson à un article rédigé par le Dr. Blas Pablo Reko, un médecin et botaniste amateur Autrichien vivant au Mexique. Reko réfutait la notion selon laquelle cette plante non identifiée était le cactus peyotl connu pour être utilisé par certains tribus Amérindiennes comme catalyseur et cathartique. Il affirmait qu’il était plus probable que cette plante ait été l’une de plusieurs espèces de champignons qui croissent dans la région de Oaxaca. Reko cita une missionnaire Chrétienne vivant dans la région, Eunice Pike, qui disait savoir, de source directe, qu’une cérémonie de champignons y était encore pratiquée. Pike condamnait le rite comme une vile pratique païenne qui devait être éradiquée mais la force même de son opposition convainquit Wasson qu’il y avait là quelque chose qui valait la peine d’être investigué. Si l’on pouvait localiser ces cérémonies, il serait alors possible d’identifier botaniquement l’antique sacrement et d’expérimenter, personnellement, les “effectos narcoticos” (selon l’expression de Reko) de l’intoxication divine. Avec cette perspective clairement définie, Wasson vit son chemin tout tracé.

Les Wassons se fièrent également à une correspondance reçue de Robert Graves qui avait fourni des indices importants sur les pierres à moudre en forme de champignons et qui les avait orientés vers Richard Evans Schultes, un ethnobotaniste d’Harvard. Schultes avait tenté d’identifier les champignons psychoactifs utilisés dans un village appelé Huautla de Jimenez, situé à 2000 mètres d’altitude dans les montagnes, à dix heures de Mexico City, sur une route étroite et bordée de précipices. En 1937, alors que Schultes, alors travaillant avec le Docteur Reko, était dans le village en train de collecter des spécimens, des anthropologues étaient présents, en mission indépendante. Cette équipe comprenait les premiers Occidentaux à être témoins, sans y participer, d’un rituel de guérison avec les champignons. L’anthropologue J. B. Johnson était au Mexique spécifiquement pour investiguer le shamanisme Mazatèque. Sa quête était la même que celle de Wasson à la différence près qu’il n’était pas guidé par une idée maîtresse, une théorie non orthodoxe qu’il faille étayer. C’était un simple anthropologue sur le terrain faisant des observations. Johnson nota deux facteurs clés dans le rituel traditionnel avec les champignons: le shaman accomplissant le rite devinait la cause de la maladie et donnait des instructions à la personne pour qu’elle se soigne. Ces deux facteurs sont médicaux ou thérapeutiques mais, malgré cela, Wasson continuait de considérer cette antique cérémonie dans une perspective religieuse cohérente avec la thèse qu’il essayait de prouver.

Les articles de Schultes nommant le village de Huautla de Jimenez corroboraient le témoignage d’Eunice Pike. Pour faciliter le travail de Wasson, le botaniste d’Harvard, qui allait devenir pour toujours son ami et collaborateur, lui indiqua un guide Indien qui vivait dans la région. Mais même avec l’aide d’un natif, la prétendue cérémonie n’était pas aisée à découvrir. Les vendeurs locaux de plantes avaient tendance à se taire sur la question et le guide ne connaissait personne qui révélerait un tel secret et rite sacrilège.

Finalement, dans un moment de pure exaspération, Wasson se précipita vers la mairie de Huautla et fit face à un fonctionnaire local nommé Mendosa. Les études linguistiques de Wasson s’avérèrent alors décisives. Lorsqu’il lui demanda à brûle-pourpoint: “Voulez-vous m’aider à apprendre les secrets des champignons divins”?, il utilisa le coup de glotte correct du terme Mazatèque pour champignon divin et le prononça avec l’accent requis de révérence. Mendosa répondit en l’introduisant à une curandera locale nommée Maria Sabina, qui l’invita immédiatement à sa prochaine velada, qui allait prendre place ce même jour.

  • Vocation Sacrée

Maria Sabina (1894-1985) était une femme indigène aux humbles moyens, et sans aucune prétention religieuse, mais elle était pleinement consciente d’être l’héritière d’une tradition secrète remontant à une époque pré-Colombienne. Partager les champignons divins, et en initier les autres, était sa vocation sacrée mais la ligne de transmission n’était pas directe, c’est à dire qu’elle n’avait pas été initiée par des anciens qui préservaient les pratiques Mazatèques depuis des siècles en arrière. Sa vocation lui vint, plutôt, intuitivement au travers d’un relation mystique avec les plantes elles-mêmes.

Dans une autobiographie compilée à partir d’interviews, Maria Sabina décrivit sa première expérience avec des champignons des genres Psilocybe et Stropharia qui croissent en abondance dans le centre du Mexique. A l’âge de huit ans, alors que son oncle était atteint d’une maladie mortelle, elle sut intuitivement qu’elle devait aller vers la nature pour découvrir la “médecine” qui allait le guérir. Elle prit alors toute seule la décision d’aller dans la jungle et trouva des champignons avec des propriétés psychoactives; elle les mangea ensuite en face de son oncle mourant. Elle décrivit comment les esprits de la plante l’attirèrent dans leur monde et lui montrèrent les plantes spécifiques dont son oncle avait besoin pour se guérir d’une infection sanguine. Elle demanda aux plantes-instructrices où trouver ces plantes médicinales et elles lui firent voir l’endroit exact où elles croissaient. Tout cela arriva en transe mais quand Maria se réveilla, elle fut capable de se souvenir de tout ce qu’on lui avait dit et montré. Elle agit en fonction des instructions qu’elle avait reçues, trouva les plantes médicinales et guérit son oncle.

La vocation shamanique de Maria Sabina fut annoncée par des plantes sacrées douées de la capacité de parler à des êtres humains – de communiquer télépathiquement, pour ainsi dire. Ce type de communication avec Maria Sabina n’est absolument pas exceptionnel. Ce phénomène est répandu chez les peuples indigènes qui utilisent des plantes psychoactives à des fins visionnaires ou thérapeutiques, ce qui signifie en fait toutes les cultures natives sur la planète. Les témoignages indigènes sont unanimes: les plantes enseignent aux êtres humains de nombreuses choses, y compris la façon de les identifier en premier lieu. Ce phénomène extraordinaire n’est-il simplement qu’une auto-suggestion superstitieuse ou sommes-nous témoins d’une forme particulière de communication interspécifique? Dans son autobiographie, Maria affirma que “d’être une femme sage (sabia), c’est être la fille des enfants sacrés”. Elle croyait qu’une curandera, une guérisseuse, n’est pas simplement la servante et l’apprentie des champignons, mais en un certain sens leur progéniture. “Les enfants sacrés” était le nom qu’elle donnait aux plantes instructrices dont elle faisait l’expérience comme des entités vivantes, peut-être perçues sous la forme d’elfes. Ce terme rappelle le “petit peuple” du folklore Celtique que l’on considère de nos jours comme associé également aux plantes psychoactives: les lutins fréquentent les “ronds de fées” où les champignons fructifient à partir de leur réseau circulaire souterrain appelé mycélium.

Lorsque les champignons lui parlaient, Maria Sabina ressentait une joie infinie. Elle témoigna du fait que les voix les plus puissantes, “les Principaux”, lui montrèrent un ouvrage fait de blancheur resplendissante qui s’étendait à l’infini. Ils lui dirent “Voici le Livre de la Sagesse, le Livre du Langage”. Lorsque Maria parlait en transe visionnaire, comme elle le fit durant sa velada avec Wasson, elle traduisait directement à partir du Livre. Son témoignage rappelle le Mutus Liber (Livre Muet) des alchimistes Européens et les visions du mystique Allemand Jacob Boehme qui vit “la signature de toute chose” en la nature et dans le cosmos comme s’il accédait visuellement à un langage codé dont seraient empreints les phénomènes sensoriels. Durant le demi-siècle qui s’est écoulé depuis la rencontre entre le banquier et la “bruja”, les érudits du shamanisme et les spécialistes en ethnobotanique en sont venus à comprendre que sa pratique visionnaire n’était pas un atavisme insolite mais une norme cohérente avec le mysticisme botanique attesté dans de nombreuses époques et nombreux environnements culturels.

Des curanderas telles que Sabina utilisent la transe visionnaire pour prédire des événements et voir dans le futur. En fait, Sabina déclara que les plantes instructrices la prévinrent que quelqu’un, de l’extérieur de son monde, viendrait et découvrirait la tradition cachée depuis la domination Espagnole. Elle vit Wasson arriver. Les conséquences de cette prédiction s’avérèrent tragiques pour elle. Une fois que le rite secret des champignons eut été partagé avec les étrangers, sa vie et sa vocation furent radicalement transformées et en grande partie pour le pire.

Il y eut tout d’abord une vague de reconnaissance extérieure qui l’éleva au rang d’une sainte. Une petite décade après la velada de Wasson en 1955, un flux constant de pèlerins arrivait à Huautla de Jimenez. Ils comprenaient des milliers de hippies et de rebelles de la contre-culture, principalement en provenance des USA, mais la réputation de la curandera prit rapidement des proportions mondiales. Des célébrités telles que Bob Dylan, John Lennon et Pete Townsend lui rendirent visite pour lui rendre hommage et participer à ses rites. Maria Sabina devint un personnage célèbre et son visage basané et ridé devint un symbole de la Révolution Psychédélique.

Sa célébrité, qu’elle ne chercha pas, allait avoir de graves répercussions. Elle attira l’inimitié de brujas rivales qui lancèrent, contre elle, des attaques tant physiques que psychiques. Elles brûlèrent même sa maison et son échoppe de plantes. En raison de son association avec les hippies, elle fut faussement accusée de vendre de la marie-jeanne et jetée en prison. Son fils fut assassiné et elle perdit tous ses biens et vécut dans la misère. Au pire moment de ses ennuis, Maria Sabina se lamenta que le petit peuple avait cessé de communique avec elle. Parce qu’elle avait ouvert l’accès à tous de la magie sacrée, celle-ci s’était dissoute “perdue dans les nuages”. La part de responsabilité qui incombait à Wasson dans la destinée qui frappa la bruja fut un sujet passionné de débat à son époque et il l’est encore de nos jours.

Après que les beaux jours des pèlerinages hippies se fussent évanouis, la vie de Maria Sabina continua sur un autre mode. C’était une personne très résistante qui ne s’identifiait pas à l’image glorifiée dont les Occidentaux l’affublaient de façon permanente, tout en la jugeant en fonction de standards colonialistes. Vers la fin de sa vie, la bruja parlait en Anglais plutôt qu’en Mazatèque et jouait de la guitare. Elle semble, finalement, avoir trouvé un refuge dans une vie ordinaire. On ne sait pas si la voix des plantes-instructrices revint jamais et la rappela dans leur monde. Elle mourut à l’âge de 91 ans, le 22 novembre 1985, le jour d’anniversaire de l’assassinat de John F. Kennedy.

  • Champignons Magiques

La cérémonie intime qui rassembla le banquier et la bruja eut lieu dans l’obscurité la plus totale, à l’insu du monde entier. Mais cela n’allait pas rester dans l’incognito pour longtemps.

Le 17 mai 1957, le magazine grand public Life, dont le coût était 30 cents de dollar, présentait en couverture Bert Lahr. Lahr, célèbre mondialement pour avoir joué le lion couard dans le Sorcier d’Oz, se cache de façon espiègle derrière un palmier. La légende est intitulée “Bert Lahr, l’amant empoté” mais dans le coin droit supérieur se trouve une légende en plus grandes lettres, de couleur blanche entourée de noir:

“GRANDES AVENTURES III, LA DÉCOUVERTE DE CHAMPIGNONS QUI INDUISENT D’ÉTRANGES VISIONS”.

Le magazine présenta un article illustré de 10 pages et écrit par Wasson sous le titre “En quête des champignons magiques”. Le terme de “champignons magiques” fut choisi par un éditeur du magazine Life et non pas par Wasson lui-même. La légende d’introduction s’intitulait: “Un banquier de New-York va dans les montagnes du Mexique pour participer à un rituel antique pratiqué par les Indiens qui mastiquent d’étranges plantes pour acquérir des visions”. Wasson déguisa le nom et le lieu d’habitation de la femme indigène qui avait conduit la velada mais il y avait plusieurs photographies d’elle, intrépide et rayonnante, qui avaient été prises par Allan Richardson, un photographe célèbre dans la société mondaine de New-York. Les Wassons publièrent leur édition limitée de Mushrooms, Russia and History pour coïncider avec la parution de l’article et, malgré son prix, l’ouvrage rencontra un succès retentissant.

Le magazine Life, à cette époque, atterrissait sur la table de chaque foyer et des salles d’attentes dans tous les Etats-Unis. Il en était publié une version internationale et une version Espagnole. Il y eut une couverture télévisée considérable de l’article de Wasson. Comment les lecteurs conventionnels de Life réagirent-ils à cette histoire extraordinaire? Certains durent être extrêmement intrigués. D’autres durent aborder cet article avec l’incompréhension la plus totale. De toutes façons, ce fut une révélation tellement bizarre qu’elle ne pouvait pas être ignorée.

L’époque de la parution de ce numéro de Life accrut son impact. La fin de la seconde guerre mondiale n’était que 13 ans en arrière et, avec la crise des missiles de Cuba qui allait se déclencher quatre années plus tard, la guerre froide se profilait mais également un autre zeitgeist, un autre “esprit du temps”, un esprit de révolution dans la jeunesse. A l’aube des années 60, l’accélération de la transformation fut formidable. L’humeur révolutionnaire éclata très fortement aux USA, inspirée partiellement par le traumatisme national: l’assassinat de John F. Kennedy le 22 novembre 1963. Le même jour, un exposant célèbre de la religion des champignons, Aldous Huxley, mourut d’un cancer et se fit faire une injection sous-cutanée de LSD pour l’accompagner durant le voyage définitif. Par une juxtaposition bizarre d’événements, peut-être, la révolte de la contre-culture des années 1960 fut inspirée par le mysticisme chimique de Wasson, d’Huxley et d’autres, tout autant que par la vague de choc générée par l’assassinat de JFK.

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Comment la révélation de Wasson, relayée sur toute la planète par le magazine Life, fut-elle intégrée par le mouvement de jeunesse des années 60 ? Wasson dénia avec force que sa divulgation avait déclenché la Révolution Psychédélique. En fait, Aldous Huxley avait publié Les Portes de la Perception, l’histoire personnelle de sa vision mystique sous l’influence de la mescaline, trois années plus tôt en 1954. L’ouvrage de Huxley fut considéré à l’époque, et il l’est encore de nos jours, comme le signal déclencheur de l’aventure visionnaire de l’ère psychédélique. Mais Wasson était tellement intransigeant sur cette problématique qu’il ressentit le besoin de se défendre publiquement avec un article dans le New York Times. Il écrivit qu’il était extrêmement peiné du mal fait à Maria Sabina en raison de ses recherches. Vu rétrospectivement, son déni de responsabilité partielle dans le déclenchement de la “culture psychédélique” peut sembler naïf pour ne pas dire manquant de sincérité.

Mais, en fait, ni l’article de Wasson dans Life, ni un quelconque autre écrit de son fait, évoqua la possibilité d’ingestion de champignons par le grand public, et encore moins pour une finalité récréative. L’oeuvre de Wasson déclencha certainement une vague d’expérimentation avec les plantes sacrées, qui perdure de nos jours avec une légitimation médicale et scientifique sans cesse croissante, mais de telles expérimentations se démarquent clairement des déséquilibres sociaux générés par l’abus de drogues et leur dépendance.

John Lash

Traduction de Dominique Guillet