Le chamanisme, réalité d’hier et d’aujourd’hui ?

Introduction:
A l’heure d’une société globalisée à outrance, il est intéressant de voir résister une pratique ancestrale, le chamanisme, enraciné aujourd’hui encore chez certains peuples et dont la définition mérite d’être circonscrite, pour éviter les approximations.

Ni religion dans le sens classique du terme, ni doctrine, puisqu’il n’y a pas d’écrits sacrés, de gourou ou de leader, le chamanisme semble davantage s’apparenter à ce que nous pourrions appeler une culture, une tradition, un sujet de pensée ou un mode de vie que Mircea Eliade1 explicite de la manière suivante :

«Le chamanisme est l’une des plus anciennes traditions humaines, remontant à environs 1000 ans avant Jésus Christ. Sa conception de l’homme et de la réalité se retrouve sur tous les continents de la planète, en étant à l’origine des principaux systèmes religieux et spirituels du monde entier ».

Et l’auteur d’ajouter (1974,74) : «Le chamanisme est un phénomène originaire, nous voulons dire qui appartient à l’homme en tant que tel, dans son intégrité, et non en tant qu’être historique, témoins les rêves d’ascension, les hallucinations, les images ascensionnelles qui se rencontrent partout dans le monde en dehors de tout conditionnement historique ou autre».

Le chamanisme vient du terme «shaman», vocable emprunté aux toungouzes sibériens. Le shaman est aussi appel «se-er», celui qui voit ou «the one who knows», celui qui sait.

Le chaman est celui du groupe qui a la capacité d’effectuer le voyage vers les esprits et de comprendre leur langage, ce qui explique que pendant la transe, il utilise un parler incompréhensible pour le reste de l’assistance.

De par cette approche spirituelle, le chaman détient la clé de l’harmonisation entre le monde des Esprits, celui qui ne peut être vu par le commun et le monde visible. Longtemps, les chamans ont été appelés «medecine men», cette appellation réduisant de fait leur potentiel, à la seule médecine et occultant le côté spirituel de leur condition. Or, les deux éléments sont inséparables de l’état chamanique.

Le chaman est de fait un être (homme ou femme), qui converse avec les esprits et qui utilise cette discussion pour guérir ceux de son clan. Cependant, il a aussi le pouvoir de nuire de celui de faire le bien.

En tout état de cause, le chamanisme ne prétend pas être un système exclusif. Il a l’objectif d’apporter sa contribution, notamment pour la question médicale. En ce qui concerne la question spirituelle, le chamanisme côtoie des religions différentes, en fonction du lieu où le groupe est situé sur le globe. En Guyane, par exemple, le chamanisme reste pratiqué par la quasi totalité des six groupes d’Amérindiens (Lokono, Kali’na, Teko, Wayana, Wayampi, Palikur), aux côtés des croyances et rites catholiques qui ont accompagné la colonisation.

Le système chamanique est un système animiste. Le chaman est donc bien celui qui veille à l’harmonie entre le groupe visible et le groupe invisible des esprits avec lesquels il entre en contact.

Nous continuerons à parler de chamanisme, terme générique, considérant que le suffixe «isme» ne sert en aucune façon à désigner une doctrine ou un métier dans le cas présent, comme pour le sens général des mots avec lesquels il est utilisé ailleurs.

1 – Y a-t-il un, ou plusieurs chamanisme(s) ?

Le système chamanique se décline un peu partout dans le monde, mais plus particulièrement en Sibérie, en Asie Centrale, en Europe du Nord, dans les deux Amériques, au Japon, dans les deux Corée, dans l’ex-URSS. Ce sont en quelque sorte, les terres naturelles du chamanisme. Mais il est important de savoir qu’aujourd’hui, un «néo-chamanisme» est «enseigné» dans de nombreux pays (cf. § néo chamanisme).

Avec l’immense étendue des terres chamaniques, la diversité des cultures et des peuples qui y vivent, on peut s’interroger sur les rites et leur propre diversité. Ainsi, le chamanisme pratiqué en Sibérie ou en Corée serait-t’il le même que celui des Amérindiens ? La cadence du tambour est-elle la même en Guyane qu’au Canada ? Les plantes ont-elles le même pouvoir au Japon qu’en Europe ?

Il apparaît que si les attributs du chaman et la façon d’arriver à la transe et au voyage changent en fonction du rite de la communauté ou de l’ère géographique, l’Essence spirituelle reste la même partout. Où qu’il soit pratiqué, le système tend à faire le chaman entrer en contact avec le monde invisible. Partout également, c’est l’harmonie entre les deux mondes qui est recherchée. Enfin, partout le parcours initiatique comporte des règles très strictes : n’est pas chaman qui veut.

      Aussi, le système chamanique peut-il être considéré comme étant UN, tout en prenant en compte les diversités qui le composent, qui tiennent aux lieux géographiques.

L’espace et le temps étant de toutes façons modifiés, pour les chamans, la simple distance géographique n’a pas suffit à altérer l’Essence de la quête.

De façon universelle, deux éléments peuvent donc symboliser l’état chamanique : la dimension spirituelle et la dimension commune. Les deux restent liées, l’une ayant besoin de l’autre pour fonctionner. C’est l’un des aspects de la dualité qui caractérise souvent la vie amérindienne : c’est grâce notamment à la métacommunication, que les hommes peuvent être soignés. Et c’est grâce à la condition humaine du chaman que les médecines sont appliquées.

L’élément central du chamanisme, reste le «voyage» du chaman, quel que soit le pays où il pratique le rite, cela fait partie de l’universalité chamanique. La transe peut donc être considérée comme l’un des éléments clefs de l’état chamanique, quel que soit le continent sur lequel vit le chaman.

2 – Les chamans

Les chamans sont les garants du bon ordre des choses. On attribue au monde invisible, la responsabilité des grands cataclysmes. Le chaman est naturellement celui vers lequel on se tourne, pour le retour au calme. S’il y a des inondations, par exemple, c’est lui qui devra s’adresser aux Esprits, pour comprendre et faire cesser la pluie. De même, si la sécheresse sévit.

Dans le système chamanique, l’Homme n’est pas perçu comme une seule entité. L’être humain fait partie d’un tout, il n’est qu’une des composantes de l’Univers. Ainsi, les espèces vivantes (hommes, animaux, plantes), sont-elles considérées comme dépendantes du monde invisible. C’est de lui dont viennent les grands changements. C’est donc le chaman qui sert d’intermédiaire avec le monde autre.

Mais le chaman n’est pas pour autant à la merci du monde invisible. Il n’est pas non plus en adoration face aux Esprits. Il commerce simplement avec eux. Il engage un commerce intellectuel, avec ceux qu’il est le seul à voir,, à entendre, à comprendre.

Le chaman est parfaitement intégré au groupe avec lequel il vit. Il y joue le même rôle que les non initiés. Mais il est reconnu par sa communauté, comme celui qui communique avec le monde autre. C’est à lui qu’on s’adresse, quand il y a un désordre, par exemple climatique ou autre.

Si quelqu’un est malade, le chaman s’entretient avec le patient ou ses proches, dans un premier temps. Et s’il accepte de soigner, alors, il le fera en s’adressant au monde invisible. Mais le chaman peut aussi refuser de soigner. S’il le fait, c’est parce qu’il pense qu’il peut y avoir danger pour lui ou pour le groupe. De façon générale, la maladie et la mort sont attribuées aux Esprits. Elles font partie du désordre pour lequel on s’adresse au chaman. De nos jours, il n’est pas rare que le chaman, après avoir tenté une expérience, propose que le patient soit dirigé vers la médecine occidentale. En ce qui concerne la maladie, les chamans sont aussi tenus pour garants de la bonne santé du groupe. Car s’ils acceptent de soigner et qu’ils échouent trop souvent, alors, ils sont menacés par le groupe lui-même.

3 – Devenir chaman

En Amérique du Sud, il n’y a pas de dynastie de chamans, mais il existe des communautés qui font exception, où les chamans initieront de préférence l’un de leurs enfants. Le chamanisme n’est pas non plus héréditaire. On devient chaman soit par quête personnelle, le candidat se manifeste alors de lui-même, soit parce que l’on montre certaines prédispositions ressenties par le chaman ou par la communauté.

Quelle que soit la façon dont l’intéressé est devenu candidat au chamanisme, le rite d’initiation sera strict, avec des règles bien définies, selon la communauté. Deux étapes marquent l’initiation : l’apprentissage du langage rituel et de la communication avec la sur-nature et l’apprentissage didactique en soi, qui passe par la connaissance d’une pharmacopée poussée.

Le profane peut décider qu’il est chaman. Tout se situe alors, dans la reconnaissance de ses capacités par le groupe. L’apprenti chaman devra arriver à maîtriser le départ fugace de l’âme (le rêve), à reconnaître et à exercer son rituel sur le départ prolongé d’une âme (maladie) et il devra lors d’un départ définitif d’une âme (mort), veiller à ce qu’elle parcoure le bon chemin.

On apprendra à un candidat à effectuer des interprétations qui vont lui permettre de prédire l’avenir. Les anciennes communautés qui pratiquaient le système chamanique, étaient souvent guerrières. Il s’agissait aussi de chasseurs. Ainsi, le chaman apprenait à son candidat à assurer le succès à la guerre et à la chasse.

Le futur chaman n’exercera pas avant le décès de son maître. Il y a parfois deux chamans en exercice au sein de la même communauté, mais ce fait reste rare.

3a – Les honoraires du chaman

Le chaman est le seul élément de la communauté qui recevait un paiement pour ses actions. Sa rétribution est parfois très chère. Le paiement est probablement l’une des raisons qui font que le chamanisme a souvent été considéré comme abusif par certains qui l’associent aussi au charlatanisme.

De nos jours, la proximité avec d’autres cultures fait que le chaman n’est plus le seul à percevoir des honoraires. Mais il demande parfois de très fortes sommes d’argent.

4 – La transe

Pour exercer, le chaman va faire le voyage dans le monde caché. C’est le rite extatique dans lequel le chamanisme se réalise.

La méditation, la respiration, la concentration, sont les éléments de base pour arriver à la transe. Le jeûne prolongé, une grande fatigue provoquée, peuvent aussi faciliter l’accès à un Etat Altéré de Conscience.

En séance, le chaman utilise différents attributs : parfois, une tenue particulière, qu’il ne portera que pour l’occasion, des maracas, un tambour.

4a – Le costume :

Il arrive que sur le costume de séance ou le maquillage, on distingue nettement les dessins d’animaux. C’est un symbole du langage du chaman initié, qui peut encore s’entretenir avec le monde autre. Dans les mythes amérindiens, les animaux sont souvent dotés de parole et d’intelligence, selon la croyance du temps ancien, où l’homme et l’animal vivaient en parfaite harmonie et conversaient. L’animal peut aussi être considéré comme un ancêtre, mais il est toujours considéré comme un être doté d’un esprit, parfois fort, comme celui du tigre ou d’un oiseau. La représentation de la force est importante, puisque selon une loi établie dans l’histoire des religions (cf. Mircea Eliade), «on devient ce qu’on montre». La place de l’oiseau, qui vole au-dessus du monde visible, est symbolique du voyage qui sera effectué. On note l’existence d’un véritable panthéon anthropomorphique avec lequel le chaman entrera en contact.

De nombreux rites entourent la chasse, la pêche. Il n’y a de fait, pas d’élevage pratiqué par les amérindiens, les animaux bénéficiant d’une place très particulière, puisqu’il entend les animaux comme des «affins» une sorte de cousins. Les animaux font donc partie de la même espèce que l’homme.. De même, on ne chassera ni ne pêchera plus que nécessaire pour se nourrir.

«Ils disent qu’avoir maltraité un chien leur sera compté à l’heure du trépas : le mauvais maître devra ingurgiter une calebasse pleine de crottes diluées dans de l’eau, avant que l’âme de son animal défunt, admise à la vie éternelle, ne lui pardonne ses sévices». (extrait de Indiens de Guyane – Wayana et Wayampi de la forêt – Jean-Marcel Hurault, Françoise et Pierre Grenand – Ed. Autrement).

4 b – Les maracas, le tambour, le chant

En soi, une séance chamanique est accompagnée de sons. Le chaman fait ses incantations qui se traduisent souvent sous forme de chansons, parfois en langue rituelle. Il est toujours accompagné de percussions : tambour, parfois maracas. Le rythme est toujours monotone. Chez les Wayana, le chaman ne se sert pas de maracas, comme chez les Emerillons ou les Trio (ref. Jean Hurault – Les Indiens Wayana de la Guyane française, structure sociale et coutume familiale, ed. de l’Orstom).

Le but est que le son agisse directement sur la perception, la change, la modifie. Les nerfs auditifs touchent au système réticulaire du cerveau. En actionnant et en répétant certains sons, on peut modifier le système perceptif.

Exemple  : Les vases communicants péruviens. Avec des ondes précises, les sons émis par les anciens vases communicants péruviens, les pratiquants avaient la sensation d’éveiller leur conscience. Ces vases en terre, avaient la particularité d’émettre des sons aigus, quand on soufflait dedans. Il suffisait de les remplir de plus ou moins d’eau.

L’importance du son perçu est utilisée comme catalyseur de l’esprit. Ainsi, les sons répétitifs du tambour et du chant peuvent-ils être perçus comme les liens d’appel à la communication. L’invocation est ainsi matérialisée et ressentie par l’assemblée entière, les séances se déroulant devant tous.

Les maracas ou le hochet, effectuent une sorte de contre balance avec le son plus lourd du tambour. Le massage auditif est ainsi complet.

4 c – L’état extatique

Pour atteindre la transe, le chaman utilise différents chemins, selon la tradition de sa communauté. En Amérique du sud, le tabac joue un grand rôle: quand il est fumé, le chaman pratique alors l’hyper-pnée, qui peut provoquer un «malaise». La fumée étant aussi la symbolique du rapprochement avec les Esprits. Le tabac peut être bu également. La tisane au goût très amer, peut aussi provoquer un «malaise».

L’état extatique peut être obtenu également par l’usage de psychotropes, champignons ou herbes hallucinogènes. Lorsqu’ils en font usage, les chamans affirment qu’ils voient mieux la réalité. Les visions qui s’offrent alors, seront à interpréter.

Il s’agit pour le chaman qui provoque la rencontre avec le monde autre, d’obtenir la réponse à la question posée. Dans le cas d’une maladie, par exemple, il comprendra ce qui a provoqué la cause du désordre physiologique du patient.

La transe du chaman, a lieu devant les autres, il n’y a pas de lieu sacré. Quand il y a un état de transe cataleptique, c’est l’âme du chaman qui est supposée avoir quitté son corps. Elle reviendra. C’est le cycle mort/résurrection, l’une des nombreuses composantes duelles de la culture chamanique2. L’état cataleptique est le «grand chamanisme» que Mircea Eliade n’a constaté que dans la zone arctique. Mais en règle générale, les chamans restent maîtres de leur transe. Ils sont alors en Etat Modifié de la Conscience. Cet état leur permet d’être en contact avec la sur-nature et malgré tout, de vivre consciemment le rite qu’ils pratiquent.

Parmi les plantes utilisées, il y a l’ayahuasca3. En langue quechua, c’est la «liane de mort», ou la «liane de l’âme». On l’appelle aussi «petite mort». Elle porte également d’autres noms vernaculaires : caapi, dapa, mihi, kahi, natema, pindé, yajé….C’est en tous cas un puissant psychotrope. En ce qui concerne les techniques de guérison, les chamans disent que l’ayahuasca leur permet de voir en transparence, le corps d’un malade. Avec elle, ils peuvent visualiser le mal et ainsi, l’extirper facilement.

Nous avons vu plus haut, l’importance du son pour les rites chamaniques. Michaël Harner, anthropologue américain, a fait le récit de son séjour chez les Jivaros d’Amazonie Péruvienne. Il a aussi pris de l’ayahusca. Quand il raconte son expérience, il précise qu’avant tout, le village entier était plongé dans le silence: on empêchait aux chiens d’aboyer et aux enfants de pleurer. «Le bruit, disent les Jivaros, peut rendre fou un homme ayant pris de l’ayashuasca».

Le néo-chamanisme

A l’aube du troisième millénaire, force est de constater qu’une nouvelle forme de chamanisme est apparue de par le monde. Ainsi, l’appellation générique «chamanisme» comprend aujourd’hui des pratiques qui ont été introduites dans l’univers culturel et social de l’homme moderne. Cette tendance de l’homme en quête de lui-même, ouvert aux anciennes croyances, se retrouve en occident, alors qu’ailleurs, ont note une forte propension à la pratique de différents rites.

L’attrait pour la chose spirituelle en Occident, se traduit par l’émergence de religions nouvelles et par la mise en exergue d’anciennes croyances. C’est ainsi qu’aujourd’hui, des «écoles chamaniques» sont nées, avec un enseignement et des mises en pratique qui se manifestent sous forme de séminaire.

Qu’en est-il réellement du chamanisme traditionnel et de sa transmission classique? Il semble qu’une mutation soit effectuée par les enseignants qui tentent ainsi une appropriation spécifique des mythes, du comportement, des rites et des croyances liées au chamanisme.

Il est également à noter le fort succès rencontré par les séances didactiques, dans un monde en perte de repères économiques (chute du socialisme, capitalisme artificiellement maintenu), sociaux, en pleine mutation culturelle (avec notamment le déploiement de la communication au plan mondial) et qui aborde un nouveau millénaire avec la peur indicible qui à chaque fois est apparue dans l’histoire de l’humanité, lorsqu’il s’est agit de franchir les grandes dates.

Cependant, le néo-chamanisme a été propulsé dans l’univers quotidien, sans que sa dimension ancestrale et son caractère sacral ne soient réellement pris en compte. La vulgarisation s’est effectuée sur la base d’une élision qui permet à l’homme moderne d’inclure son rite à son quotidien.

Rencontre avec K., chaman kaliña

Le chamanisme est-il une toujours une réalité? Nous avons voulu rencontrer un chaman, de façon à ce qu’il nous explique comment il procède et ce qu’il est à même de faire. C’est ainsi que nous sommes allés voir K., qui vit avec sa communauté sur le littoral de la Guyane. Recommandés par une connaissance commune, le rendez-vous a été obtenu un samedi matin.

Lorsque nous l’avons vu, il était en train de coudre un tramay, assis sur un banc, au milieu de d’un carbet, un peu en retrait de la route. Nous avons fait le déplacement à deux, mon fils, âgé de 20 ans, et moi. Toute la conversation a eu lieu en créole. Dès le départ, la réticence de K. était claire. Voici ce qu’il nous a dit :

«Je ne peux pas m’adresser à une femme. Qui plus est, journaliste. Et puis, un chaman qui parle trop, peut perdre ses pouvoirs le soir même. Les esprits qui m’accompagnent et que vous ne voyez pas, vont peut-être me le reprocher.»

Je précisais alors, que je ne venais pas le voir pour la télévision, mais parce que j’étais en train de réaliser une étude pour l’université. Je faisais en quelque sorte, un devoir d’école. Alors, il a souri et comme si je n’avais rien dit, il a continué. Mais dès lors, K. ne s’est plus adressé qu’à mon fils, qu’il reconnaissait comme quelqu’un à qui il pouvait s’adresser sans risque.

«De plus, si une femme est indisposée, elle est impure. Alors bien sûr, il y a des femmes chamans, mais une semaine par mois, elles ne peuvent rien faire. Quant à moi, je ne peux rien toucher d’une femme indisposée, je ne peux pas l’approcher.

Tu veux savoir comment je suis devenu chaman ? Ca fait longtemps, maintenant. J’étais malade, et les chamans du village m’ont soigné. Parmi eux, il y avait mon oncle. Quand ils m’ont soigné, j’ai ressenti quelque chose de très positif, de très fort. C’était comme s’il y avait quelque chose qui traversait mon corps.. C’est la raison pour laquelle, une fois guéri, j’ai demandé aux anciens de m’enseigner leur savoir. Aujourd’hui, mon rôle est de guérir et aussi d’être comme un ancien. Mais je n’attends pas que les autres viennent à moi pour pratiquer le chamanisme. Je le fais seul. Ceci dit, je suis toujours disponible pour les autres.

Le pouvoir du chaman amène de bonnes choses pour la communauté. Le chaman entre en relation avec le pouvoir de celui d’en haut, qu’on appelle le créateur. Et avec cette aide, il fait ce qui est bon pour tous. Ceux qui viennent me voir en général, sont malades. Mais les responsables du village font aussi appel à mes services pour chasser les mauvais esprits ou pour arranger le site, le village.

Quand je suis en séance, je suis assis sur mon banc. C’est moi-même qu’il l’ai fait, mon banc. C’est un tigre sur lequel je m’assoie et qui me donne sa force. Sous mes pieds nus, je sens un serpent à sonnettes. Avec l’aide du tigre et du serpent, personne ne peut me toucher, personne ne peut me faire de mal, leurs esprits me protègent. Et puis, il y a aussi celui d’un ancien chaman, qui est avec moi. En séance, je suis avec eux tous. Ils me montrent la route pour atteindre ce que je veux. Ils me disent où est le mal, par exemple chez quelqu’un qui souffre. Alors, je fume mon cigare. Je le fabrique aussi, avec du tabac pur, concassé, que j’enroule dans une feuille de tabac entière et séchée. Avec la fumée que j’envoie sur le malade, je visualise ce qui ne va pas. Là, il y a deux solutions : soit je peux enlever le mal tout de suite en transmettant un fluide au patient, soit je dois inciser pour l’extraire. Parfois, je passe toute la nuit à jouer avec les esprits.

Aujourd’hui, regarde mon village : il n’y a personne de malade. Je ne fais pas cela pour de l’argent, comme d’autres. Tu voies où je vis ! Je le fais parce que c’est nécessaire, c’est comme ça!

Mais je suis critiqué dans ma propre famille.

(Il nous montre des femmes assises sous un carbet, un peu plus loin).

Les femmes me disent que je travaille avec le diable. Elles sont évangélistes, maintenant. Je ne travaille pas avec le diable, je respecte seulement ma coutume. Dans notre communauté, il y a toujours eu des chamans. Ce que j’ai en moi, je le tiens d’autres kaliñas.

Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, plus aucun jeune n’est intéressé par le chamanisme. Les jeunes veulent tous partir. Alors que si toi, par exemple (il s’adresse toujours à mon fils) , tu veux être chaman, tu le peux. Mais il te faudra rester avec moi deux ou trois ans, c’est une véritable école. D’abord, il te faudra apprendre ma langue. Tu peux parler français comme tu veux, créole comme tu veux, mais un chaman doit s’adresser aux esprits dans leur langue. Ensuite, il faudra aller en forêt, voir le takini. C’est un arbre. C’est à son esprit que je vais m’adresser en lui disant «regarde ce jeune garçon devant toi. Il a besoin de toi, comme moi j’ai besoin de toi ». Je lui parlerai encore, puis je prendrai un peu de sa sève. Tu la boiras. C’est arbre est terrible. Parce que si ce n’est pas un chaman qui te donne sa sève et que tu la bois tout seul, alors tu meurs. Elle se transforme en poison. Pour le futur chaman, cette épreuve est obligatoire.

Si tu veux vraiment être chaman, tu prends ta vie actuelle et tu la divise en deux. Tu ne pourras plus faire la moitié des choses qui la composent actuellement, parce qu’il te faudra rester ici, au village. Par la suite, une fois que l’on a atteint un certain stade de connaissance, on peut voyager…De plusieurs façons. La première est celle-ci :

– Si tu es malade et que tu me téléphones depuis Cayenne, alors je peux te soigner aussi. C’est mon esprit qui viendra te voir et mon corps restera ici.

  • L’autre façon de voyager, tu la connais. Moi, par exemple, je suis déjà allé au Canada et à Paris. Mais il a fallu du temps avant que je puisse le faire. C’est un choix de ma part. D’autres chamans qui sont plus anciens que moi, ne partirons jamais du village. Ils ne peuvent pas survivre à Paris, par ce qu’ils ne mangent pas n’importe quoi, n’importe comment. Par exemple, un chaman ne mange pas d’ail, pas d’oignons, ni de piment, ni de caïman, ni de lézard. Tous les vertébrés en général. J’ai pour ma part déjà mangé du caïman, mais je sais exactement comment je l’ai préparé et pourquoi je l’ai mangé.

Le caïman est très important pour nous. Souvent, les chamans travaillent avec son esprit. C’est comme ça que tous les habitants de Mana connaissent le site «Caïman Mouri». Tu connais son histoire ? La voilà :

Un jour, deux chamans ont voulu se mesurer dans une savane près de Mana. Il y en avait un qui disait toujours qu’il était le plus fort. Alors l’autre, agacé, lui dit : «on verra bien». Celui qui ne se vantait pas, a réussi à avoir l’esprit de l’autre. C’était un caïman. Les mananais ont baptisé le lieu « Caïman Mouri », parce qu’ils ont vu apparaître un gros caïman mort. Ce caïman était en fait l’esprit fétiche du chaman vaincu. Ce dernier a continué sa vie sans son esprit fétiche. De plus, la savane est maintenant entourée de pripris où vivent les serpents à sonnettes sur lesquels le chaman qui se vantait posait ses pieds.

Cette histoire est arrivée parce que ce chaman s’est vanté de tout savoir et de tout pouvoir. Voilà pourquoi je ne peux pas parler de chamanisme, c’est très difficile pour moi».

C’est ainsi que K. a fini son récit, en reprenant le travail qu’il avait entrepris sur son tramay. Nous l’avons remercié et nous sommes repartis.

Notes

  1. Mircea Eliade (1907 – 1986)
    Né à Bucarest, il a enseigné la philosophie en Roumanie, avant d’aller à la rencontre d’autres univers. Il doit sa réputation internationale à «l’histoire des croyances et des idées religieuses » (Payot, 1976). Il s’est imposé comme véritable historien des religions et est aujourd’hui considéré comme la référence en matière de croyances diverses. L’originalité d’Eliade, consiste dans la comparaison qu’il a effectuée entre les différentes religions.
     
  2. La dualité dans le système chamanique :
    Le chaman est lui-même un être double qui peut faire le bien ou le mal;
    Le système chamanique sous-tend la réalité de deux mondes;
    La transe extatique est associée au cycle mort/résurrection. Il y a interdépendance entre le monde visible et le monde caché, l’un ne vit pas sans l’autre. Le monde caché se nourrit dans le monde visible et le monde visible négocie ce dont il a besoin avec le monde caché.
      
  3. L’ayahuasca :
    Ce psychotrope ne provoque pas de dépendance physiologique. Certains non initiés, s’en servent simplement pour «planer». D’autres, dans un but tout autre, un but médical. Des études sont réalisées en ce moment, sur l’utilisation de l’ayahuasca, comme outil, en matière de désintoxication de drogues.

Bibliographie d’appui

  • Indiens de Guyane, Wayana et Wayampi de la forêt – Jean Marcel Hurault, Françoise et Pierre Grenand – Ed. Autrement.
  • Les Indiens de la Guyane française (structure sociale et coutume familiale) – Jean Hurault – Ed. de l’Orstom
  • Possession et chamanisme – les maîtres du désordre – Bertrand Hell – Ed. Flammarion
  • Les chamanes – Danièle Vazeilles – Ed. Ceerf.
  • Les chamanes – Piers Vitebsky, postface de Jean Malaury – Ed. Albin Michel
  • Paroles de chamans – Textes recueillis par Henry Gougaud – Ed. Albin Michel
  • Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase – Mircea Eliade – Ed. Payot
     
Sites Internet :

http://arutam.free.fr/chamanx.htm

http://www.fss.ulaval.ca/ant/1998-2.html

http://etudiants.fsa.ulaval.ca/projet/gie-64375/chaman/plan_f.htm

http://www.oricom.ca/ddube/chaman.htm

http://www.shamanism.org

http://www.shamanicdimensions.net/

NOTA de la biologiste webmestre : L’ayahuasca  est une préparation d’origine végétale issue de la décoction des feuilles de Psychotria viridis, Rubiaceae  et de la liane de Banisteriopsis caapiMalpighiaceae.

Cette boisson très amère contient des alcaloïdes hallucinogènes puissants de type béta-carboline tels que l’harmine, l’harmaline, et surtout la d-tetrahydroharmine, accompagnés le plus souvent par la N,N-dimethyltryptamine (DMT).

L’absorption de 2 à 3 dL de cette préparation provoque après 20 à 30 min environ l’apparition de visions colorées comparables à celles obtenues avec la mescaline, la psilocybine ou le LSD, le temps d’action de la drogue peut durer de 2 à 6 heures.

Dimethyltryptamine (DMT)

Dimethyltryptamine (DMT)

Un grand merci à Catherine Le Pelletier
Licenciée en Langues et Cultures régionales, Guyane
  

Travail remarquable !