Le corps en tant que creuset d’Uppaluri Gopala Krishnamurti

Vous agissez sous l’emprise de nombreuses suppositions. La première, c’est la pensée que tous les êtres humains sont les mêmes. Je soutiens, moi, qu’il n’existe pas deux êtres humains semblables. Votre effort pour parvenir au plus grand commun dénominateur porte en lui sa propre défaite. Tout doit être expérimenté.

Les réponses à tous vos problèmes doivent venir de vous. C’est ce que je dis aussi aux psychologues occidentaux. Vous n’avez aucun rapport objectif avec les données et la connaissance que vous recueillez. Votre interprétation consciente des données signifie que vous êtes impliqué dans ce que vous étudiez, il n’y a pas d’entité séparée. C’est l’interprète qui a l’importance essentielle. Il faut tout d’abord se comprendre. J’admets que la nature tente de créer un individu unique chaque fois qu’une possibilité s’offre. La Nature ne semble pas utiliser un modèle quelconque. Quand elle a parachevé un être unique, il appartient au processus évolutif et n’offre plus le moindre intérêt pour elle.

C’est pourquoi, qui que je sois, quoi que je dise, je ne peux faire l’objet d’un double et n’ai, par là même, aucune valeur sociale. La Nature ne peut pas m’utiliser, la Société pas davantage. En utilisant des modèles de Jésus, de Bouddha ou de Krishna, nous avons annulé la possibilité, par la nature, de susciter le jaillissement d’être uniques. Ceux qui vous conseillent d’oublier votre unicité naturelle et de ressembler à quelqu’un d’autre, fût-il un saint homme, vous engagent sur une fausse piste. C’est l’aveugle qui guide l’aveugle. L’unicité ne peut être fabriquée à l’usine. La société ne s’intéresse qu’au statu quo et elle fournit tous ces individus soi-disant “particuliers” pour nous offrir des modèles à suivre. Votre société, qui ne s’intéresse qu’à la production en série de modèles acceptables, se sent menacée par telle individualité réelle parce qu’elle est une menace pour la continuité. Une personne vraiment unique n’ayant aucun point de référence culturel ne sait même pas qu’elle est unique.

Cela peut arriver chez des individus qui, à la faveur d’une chance ou d’un accident, s’arrangent pour se libérer du fardeau de tout leur passé: si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, ce qui reste est un état primordial et vierge sans être “primitif”. Ce genre d’individu est sans la moindre utilité pour la société. Notre société, telle qu’elle est structurée, n’a rien à faire d’une telle personne. Je ne crois pas à la Lokasamgraha, l’aide à l’espèce humaine, la compassion pour le monde de souffrance et l’allégement de son lourd karma, etc. Personne ne m’a donné mission de sauver le monde.

Dans ma jeunesse, j’ai pratiqué le yoga pendant sept ans avec Sivananda Saraswati. Cela ne m’aidait pas. J’ai abandonné cette pratique. Après ma “calamité” en 1967, j’ai senti que mon corps ne pouvait pas supporter les terribles explosions d’énergie qui l’assaillaient. Je m’en suis entretenu avec un ami, Shri Desikachar qui était professeur de yoga. Il m’a dit : “Je ne sais pas si je peux vous soulager. Mon père – le Dr Krishnamacharya, de Madras – pourra peut-être vous enir en aide”. J’ai alors pratiqué pour la seconde fois une technique de yoga. Mais j’ai bientôt découvert qu’en ce qui me concerne, le “business” du yoga va totalement à l’encontre du mode naturel de fonctionnement du corps. J’ai essayé de m’en expliquer. Mais ce que j’ai dit ne cadrait pas avec les Yoga Sutra de Patanjali. Nous n’avons donc pas pu communiquer. Par la suite, je leur ai annoncé que j’abandonnais la pratique du yoga. Dès que votre organisme s’est libéré de l’étranglement de la pensée, tout ce que vous tentez de faire pour amener en lui la paix et l’harmonie ne fait qu’engendrer désordre et violence. C’est tout comme utiliser la guerre pour créer la paix. Dans un monde pacifique quand la recherche vient à sa fin, il se produit, en quelque sorte un “big bang”. C’est donc que la paix ne peut être ni pratiquée ni enseignée.

La structure séparative de la pensée qui a été, de longue date, introduite dans la conscience de l’homme, a créé le monde de violence et poussera probablement jusqu’à deux doigts du précipice l’homme d’aujourd’hui et ce qui reste de vie sur la planète. Mais, sur le plan biologique chaque cellule coopère avec la cellule voisine. Par sa terreur de l’annihilation, l’homme, comme les cellules de son corps, apprendra à coopérer sans qu’il soit question d’amour ou de compassion.

Cet état est fortement individuel, pas dans le sens défini par la culture mais d’une manière différente. Le contrôle du corps à travers le mental a détruit la possibilité pour les humains de devenir des hommes complets et voilà ! La Nature tente de créer en vous un individu unique. Le potentiel y est déjà. Mais, quelque part, au fil du temps, l’espèce humaine a pris le mauvais chemin et il semble qu’elle n’ait pas le moyen d’en sortir.

Les généticiens et les microbiologistes viendront peut-être à votre secours avec des réponses. Je puis vous assurer que le “sacré business” ne vous aidera en rien. Plus tard, si la situation est favorable au contrôle du mécanisme génétique, ces gens-là en profiteront pour supprimer les derniers vestiges de la liberté de l’homme. Ce sera alors vraiment sa fin.

Si vous pouviez laisser votre corps fonctionner comme un ordinateur, vous tiendriez le bon bout. L’extraordinaire intelligence de l’organisme biologique, c’est là tout ce qui est nécessaire à un bon mode de vie, mais nous intervenons tout le temps dans le processus naturel au moyen du mental. Votre ordinateur corporel naturel est déjà programmé, en service, branché ! Vous n’avez rien à faire!
Nous sommes bien loin de cette condition primordiale. Il arrive que quelque chose vous frappe en éclair et tout l’ensemble est flambé. L’homme, alors, n’est ni un pêcheur ni un saint; il est totalement en dehors du cadre social.

Quarante neuf ans durant, je suis allé à la recherche d’un certain U.G. La culture m’a fait prendre une fausse voie. J’ai tenté la pratique des gourous, morts ou vivants. Au fil du temps, j’ai compris que ma quête était vaine, que j’étais mon propre ennemi. Aujourd’hui toute connaissance, y compris la recherche qu’elle engendrait, a été complètement éliminée de mon système. Il suffit de l’absence d’une fausse exigence de la société et de la culture : l’exigence de se transformer soi-même, celle de transformer le monde, ont l’une et l’autre disparu de mon système. Je ne suis ni antisocial ni reconnaissant à l’égard de la société. Je ne ressens aucun devoir impérieux de jouer un rôle ou de venir en aide à mes “frères humains”. Ce sont là des balivernes.

La perception fracassante qui, finalement, se fait jour, c’est qu’il n’existe pas d’ego et cette vision soudaine fait tout éclater quand elle vous frappe. Il ne s’agit pas d’une expérience qui puisse être partagée par d’autres. Ce n’est pas du tout une expérience; l’expérience et l’expérimentateur disparaissent. Un homme dans cet état n’échappe pas à la réalité et n’a pas de tendances romantiques. Il n’héberge en lui aucune notion humaniste à propos d’un monde à sauver car il sait que tout ce qui est fait pour sauver le monde ne fait qu’en accroître les vicissitudes. Il sait qu’il n’y a rien qu’on puisse faire.

Vos actes et leurs conséquences ne font qu’un. C’est la notion logique de cause à effet issue du mental qui prescrit la séquence des événements. La brusque évidence de la lumière et l’action du commutateur qui semble la précéder constituent en réalité, un tout. Si vous voyez là deux événements, c’est que le temps a créé un espace intermédiaire. Mais, le temps et l’espace n’existent pas en dehors de l’idée de temps et d’espace, Création et destruction se produisent simultanément. C’est pourquoi je maintiens qu’il n’y a pas de mort. Le corps lui-même ne meurt pas, il peut changer de forme mais ne cesse pas pour autant.

Puisque la mort n’existe pas réellement, il vous est impossible d’en faire l’expérience. Ce que vous expérimentez, c’est le vide ou l’absence que vous éprouvez devant le corps “mort” de quelqu’un. On n’expérimente jamais la mort ni d’ailleurs la naissance. Dans l’état naturel où le corps peut fonctionner sans l’interférence de la pensée, la mort et la vie coexistent. Il n’y a pas de personnes, ni d’espace intérieur où créer un Soi. Ce qui demeure, quand la continuité de la pensée est balayée, est déconnecté, indépendant, avec des séries d’interactions. Ce qui arrive dans mon environnement se passe en moi sans séparation. Quand la cuirasse dont vous étiez revêtu est arrachée, vous découvrez une extraordinaire sensibilité de vos sens qui correspond aux mouvements des planètes. Tout simplement nous ne disposons pas d’une existence séparée… seulement la pulsation de la vie comme peut la ressentir une méduse.

Dans cet état de mort, la respiration ordinaire cesse absolument et le corps est capable de respirer suivant quelque autre mode physiologique. Parmi les nombreux docteurs avec lesquels j’ai discuté de cet étrange phénomène, seul le Dr Leboyer, expert de la naissance, m’a fourni une sorte d’explication. Il dit que le nouveau-né a un mode similaire de respiration. Il s’agirait là de ce que le mot originel pranayama signifie. Ce corps subit quotidiennement le processus mortel, aussi souvent en fait qu’il se renouvelle et bénéficie d’une sorte de contrat de survie. Quand il ne peut plus renaître ainsi, il atteint son terme et il est porté sur le tas de cendres …

Ce processus de mort est un yoga dépourvu toutefois des centaines de postures et des exercices respiratoires. Quand le processus mental s’arrête, le corps subit la mort clinique. Le yoga est en réalité l’aptitude du corps à rebrousser chemin échappant ainsi à la mort clinique. Ce retour serait arrivé à quelques personnes comme Shri Ramakrishna et Shri Ramana Masharshi. Je n’étais pas là et je n’ai ni l’envie ni le moyen de savoir ce qu’il en est. Ce yoga de renouveau est un extraordinaire phénomène. Si vous observez un nouveau-né, vous le voyez se mouvoir et articuler tout son corps selon un rythme naturel. Quand la respiration et le battement de cœur ont complètement cessé, le corps amorce son “retour”. L’apparence du “cadavre”, l’immobilité, la frigidité, le gris cendré du teint commencent de disparaître. Le corps se réchauffe, se met à bouger et le métabolisme, y compris la pulsation, se rassemblent (pick-up). Si par curiosité scientifique vous avez envie de me mettre à l’épreuve, ça ne m’intéresse pas. Je suis en train de vous faire un compte rendu. Pas de vendre un produit …

Il s’agit là d’un rythme plus proche du Taï-Chi chinois que des Asanas du yoga classique. Les mouvements et les postures que le corps pratique, quand il se libère de la rigidité du processus mortel, sont de beaux, de gracieux mouvements comme ceux d’un bébé nouveau-né. Les yogins d’aujourd’hui placent savasana, la posture du cadavre après l’exécution de certains mouvements. C’est l’inverse qu’il faut: vous commencez le yoga dans la posture d’une rigidité mortelle et le corps se renouvelle à la faveur de mouvements naturellement rythmés. Il est possible que quelque gourou ait subi le processus naturel de la mort et ses disciples, guettant son retour à la vie, essayèrent de renouveler cette “mort” par des techniques de posture et de respiration. Ils ont pratiqué l’inverse.
Vous devez d’abord mourir. Puis vient le yoga.

Ce processus total de mort et de renouveau qui m’arrive plusieurs fois par jour me laisse toujours perplexe. Il surgit à propos de rien. La notion même de Soi et d’Ego a été annihilée. Et pourtant, il y a quelque chose là en train de faire l’expérience de la mort sinon je ne serais pas en mesure de vous le décrire.

En l’absence de tout désir de répéter ou d’utiliser ce processus de mort, les sens ont le champ libre. La respiration n’étant plus soumise à la structure séparative ou mentale peut répondre pleinement à l’environnement physique. En présence d’une belle montagne au crépuscule, le souffle disparaît, puis revient selon un rythme naturel. C’est là sans doute l’origine de l’expression: “la beauté qui vous coupe le souffle”. Le seul moyen de prendre conscience de ce qui arrive autour de vous, vent des changements subtils dans les modes de respiration. C’est un mécanisme redoutable, il n’y a plus en lui ni personnes, ni objets …

Parfois, simplement assis là, vous ressentez tout à coup en vous un souffle court, voire une suffocation. C’est quelque chose comme un second souffle. Les yogins essaient de parfaire ce second souffle en pratiquant diverses techniques. Si vous regardez les coureurs, vous verrez qu’ils ont à franchir un mur d’épuisement et un souffle court. Le “mur franchi”, ils disposent d’un second souffle. Il en est parfois ainsi pour moi. Mais cela même vient à passer et finalement, la respiration s’arrête, le corps se passe des poumons et respire avec sa seule pulsation. Parfois, quand je n’ai personne à qui parler, je m’assieds et j’ouvre la voie à ces événements étranges.

Un article du Dr Paul Lynn des États-Unis, souligne la différence de fonctionnement de mon thymus. Mais il y a d’autres glandes concernées elles aussi: la pinéale, la pituitaire, d’autres encore. La glande pinéale, qui contrôle l’ensemble de respiration et de coordination corporelle, est très concernée. Quand la structure séparative mentale meurt, ces glandes et les plexus nerveux assurent le fonctionnement de l’organisme. C’est un processus pénible car l’emprise mentale sur les glandes et les plexus est forte et doit être “brûlée”. Le brûlage ou “ionisation” exige de l’énergie et de l’espace pour s’effectuer. C’est pourquoi, les limites du corps atteintes, l’énergie fuse dans toutes les directions. Elle est, dans une forme corporelle restreinte, source de douleur bien que mon corps n’ait éprouvé aucune expérience douloureuse.

Le corps est capable de perceptions et de sensations extraordinaires. C’est une merveille. Je ne sais qui l’a créée. Les spécialistes de l’évolution estiment que la présente race d’humains de notre planète est issue d’une espèce dégénérée. La mutation qui a engendré la conscience de soi s’est exercée au sein d’une espèce dégénérée. C’est pourquoi nous avons tout gâché. Dieu sait si quelqu’un pourra nous tirer de là !

Je crois que la conscience humaine dans sa totalité est un redoutable pou voir doté d’un élan puissant qui lui est propre. Je crois que les gens ne se rendent pas compte de ce dont ils parlent. .. La seule conscience qu’ils connaissent est celle qui a créé la pensée. La conscience mentale de l’homme ne peut dépendre que de la propagande, de la persuasion ou des drogues. Tout espoir de changement issu de ces sources relève du cadre ancien. Il est donc sans objet. Que pouvons-nous changer? Un changement est-il nécessaire? Dans quel but? Je n’en sais rien.

La sensibilité est toujours là, quelle que soit la pauvreté du sol. Rien n’est perdu pour l’espèce humaine. N’essayez pas de créer de nouvelles composantes du terreau. C’est ce que nous avons fait pour les arbres et les plantes et maintenant nous polluons toute la planète. Il en serait de même si l’on essayait de cultiver une meilleure race humaine.

Il n’y a pas de Je. C’est la totalité des pensées, des sentiments, des expériences et des espoirs de l’humanité, qui constitue le Je. C’est un produit du passé. Ce “Je” est le symbole même de la totalité de la conscience de l’homme. En fait, il n’y a pas là d’entité psychologique, fût-elle discrète, seulement le mot “Je”. Et il n’existe de même que le mot “esprit” mais rien de tel que “votre esprit” et “mon esprit”.

C’est ainsi que le mot esprit nous a tous créés pour la seule raison que le mental a besoin de chacun de nous pour maintenir sa continuité. La structure séparative de ce que nous appelons le mental a vicié le mécanisme de survie du corps au point que notre société l’a poussé à l’extrême limite tolérable… La bombe H est une extension du policier recruté pour protéger ma personne et mes biens. Il n’est plus possible de tracer une ligne entre les deux. Mais la survie de la structure séparative est une garantie à l’égard d’une éventuelle destruction de l’organisme physique.

Toute occasion qui eût pu se manifester est dès maintenant perdue parce que tout ce qui a été dit ici a été récupéré et intégré dans votre système traditionnel. Votre prétendue sensibilité à mes dires ne va pas très loin.

Tout ce qui se dressait comme un obstacle est toujours là, en réalité renforcé même par la conversation. L’ego se servira de n’importe quoi pour se perpétuer. Rien n’est sacré. Si vous tentez vraiment d’approfondir et de démolir l’obstacle, c’est uniquement avec l’idée et le dessein de construire une superstructure. Ce qui m’est arrivé est arrivé en dépit de mes efforts, de mes luttes et de mes intentions, cette chose m’est arrivée et c’est le miracle des miracles. Ce n’est pas du tout une expérience et ne peut donc être transmis. Le point de référence, le “Je” ne peut être éliminé par un acte volontaire. En fin de compte c’est là votre programme génétiquement prémédité : votre “script”.
Se libérer de cette misérable destinée génétique, rejeter le script, exige un formidable courage. Vous devez tout balayer. Votre problème n’est pas d’obtenir quelque chose de quelqu’un mais de rejeter tout ce qui vous est offert par qui que ce soit. En fait, ce n’est pas d’un “comment” qu’il s’agit. Cela exige une valeur qui prime le courage car elle implique le surgissement du grandiose – de l’impossible. Aucune somme de culture, de soumission ou d’ardeur ne peut vous venir en aide. Vous ne pouvez rien faire puisqu’il
s’agit de la totalité de l’être et que tout ce que vous faites est fragmentaire, partiel. Vous êtes réduit à l’impuissance …

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux . C’est une formidable vision panoramique en présence de tout ce qui se passe à travers vous. Votre regard est si intense, si libéré des distractions que les yeux ne cillent jamais et il n’y a pas de place pour un Je en train de regarder. Tout me regarde. Pas de vice versa. Ce qui est vrai de la vue, se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de la mesure de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté. Bien que tout ceci ne soit pas hors nature, cet état ne pourra jamais s’intégrer dans une forme de connaissance scientifique.

Ce que vous rejetez et le rejet lui-même n’ont aucun rapport avec le mode réel de fonctionnement nouveau de votre organisme. Quand on voit cela clairement, il n’y a ni rejet ni renoncement. Vous êtes habitué à rejeter afin d’acquérir… Le texte des Upanishads dit que ce doit être l’objet de vos désirs les plus chers et les plus élevés mais j’insiste au contraire sur l’extinction du désir lui-même. C’est la quête elle-même – quelle que soit la noblesse que vous lui attribuez – qui vous trouble. Oubliez les mesquins petits désirs que l’on vous a conseillé de maîtriser. Quand on supprime le désir des désirs, ils sont tous sans importance.


La “réalité” que vous étudiez est structurée par la psyché ou l’ego et je récuse formellement l’une et l’autre. Voyez-vous, j’ai tout essayé pour obtenir une réponse à ma brûlante obsession : “Existe-t-il une chose comme l’illumination ou avons-nous été mystifiés par des abstractions” ? Ma totale frustration, ma complète impuissance à répondre à cette question en ont accru l’intensité. Le premier tiers de ma vie s’est écoulé en Inde auprès des Théosophes, de J. Krishnamurti, de Yogins, de Saints, de Sages, Ramana Maharshi, l’ordre de Ramakrishna, – bref, toutes les associations ouvertes à ceux qui s’intéressent à la spiritualité. J’ai découvert que c’était pour moi du “bidon”. Complètement déçu par les traditions religieuses d’Est ou d’Ouest, je me suis plongé dans la psychologie moderne, la science et tout ce que notre monde terre à terre pouvait m’offrir. J’ai découvert qu’en ce qui me concerne, la notion d’esprit, de psyché était fausse. Quand j’entrepris des expériences ou des études sur le monde matériel, je découvris avec surprise que la matière n’existait pas. Récusant toute base spirituelle et matérielle, je ne savais plus où donner de la tête…

Je me suis alors laissé aller à la dérive, incapable de trouver une réponse. Et puis, un jour, la futilité de mon comportement se fit jour en moi et la question qui m’avait obsédé presque toute ma vie se consuma et disparut. Par la suite, plus de questions. Ma soif s’était éteinte sans se désaltérer. Pas de réponse mais la fin des questions, voilà ce qui importe. L’embrasement total laisse subsister des tisons ardents qui s’expriment selon leur rythme naturel.

L’impact essentiel de cette expression sur la société qui m’entoure n’est pas mon souci …