L’ultime compréhension

Texte de Wayne Liquorman

RIEN NE S’EST PRODUIT: L’illumination n’est pas la présence de la compréhension qu’il n’y a personne. C’est le complet évanouissement de ce qui aurait pu avoir cette compréhension. Nous parlons de l’illumination comme s’il se produisait quelque chose. Et au plan éphémère de la manifestation, il peut effectivement sembler que « l’évanouissement complet de ce qui aurait pu avoir cette compréhension » n’est pas rien.

 Cependant, — et c’est là le paradoxe qui ne cesse de s’offrir généreusement à nous aussitôt qu’est approchée cette vertigineuse perspective de la non dualité, — l’ultime compréhension est que rien ne s’est passé. Tout est comme cela a toujours été : une incroyable tapisserie de Présence.

Encore une fois il faut répéter qu’il s’agit là d’indicateurs. Lorsque vous demandez à un sage de vous dire ce qui s’est passé, sa réponse, invariablement, n’est jamais qu’un point de repère en direction de l’inconnaissable « ce qui est ». Mais vous l’entendez comme une description littérale. Vous entendez les mots et vous vous dites : « Ah – ha ! Je vois ce qu’il veut dire. » La description fait naître une image dans votre esprit et vous pouvez maintenant la relier à votre propre expérience spirituelle. Vous savez quelque chose là-dessus à présent. Vous pouvez le raccrocher à ce que vous savez déjà, extrapoler à partir de ce que vous savez et élargir la base de votre savoir pour vous faire une idée de ce qui est dit. Mais il ne s’agit pas de la Vérité. Vous avez élargi votre base de données avec plus d’indicateurs. Mais ces indicateurs sont du savoir, pas la Vérité. La Vérité est en amont de tout savoir ou de toute compréhension intellectuelle.
Nous attribuons des étiquettes aux différents aspects de la Conscience afin de pouvoir les identifier. Oui, tout est Conscience — tout. Mais si nous nous en tenons là, il n’y a pas moyen pour nous de fonctionner car nous sommes incapables de reconnaître quoi que ce soit. Nous ne pouvons parler, nous ne pouvons nous mouvoir car il n’est pas de « nous » pour se mouvoir dans un espace quelconque. Au sein du monde manifesté, il y a à la fois Totalité et apparence de séparation. L’apparence de séparation fait partie du Tout.
L’organisme que nous nommons le sage ne sait pas qu’il est le Tout. L’organisme fait l’expérience de la séparation, mais il est le Tout. Par conséquent le conflit entre apparence et Totalité n’existe pas. Elles sont coexistantes.
L’apparence de séparation est inhérente à cette expérience faite par l’homme de la danse de la vie. Elle est le vecteur de toutes les implications. Oui, il se produit une souffrance incroyable dans le monde, mais il y a aussi des évènements merveilleux et d’une remarquable portée. Pourquoi en est-il ainsi, on ne peut que spéculer, mais cela existe bien. C’est cela l’important. C’est un aspect de « ce qui est ».
Les outils conceptuels à notre disposition pour comprendre et fonctionner au sein du monde manifesté ne sont pas nécessairement négatifs. La structure entière de la vie repose sur des concepts. Nous pouvons considérer que les concepts sont des limitations, mais l’organisme a besoin de limites pour fonctionner. Elles lui sont essentielles. Si l’organisme devait tout intégrer et tout traiter sans aucune limite conceptuelle, le cerveau grillerait en un éclair. Trop de choses se passent en même temps pour que le cerveau puisse les assimiler. Nous ne pourrions pas fonctionner du tout. Il m’arrive d’observer des enfants autistes et la manière dont ils examinent leur environnement. L’impression que j’en retire est qu’ils sont submergés. Le monde se précipite en eux. Il s’agit d’organismes qui ne semblent pas posséder ce mécanisme conceptuel qui limite la perception, crée de l’ordre et donne un sens à tout ça. Peut-être ne fonctionnent-ils pas « normalement » parce que ces fonctions de l’esprit ne sont pas présentes.

APRÈS L’ILLUMINATION

Après la survenue de l’ultime compréhension, y a-t-il un sentiment quelconque de «Je » au sens universel ?

Pas dans le sens où vous faites l’expérience du « Je » universel en tant que chercheur. Cela n’est plus possible car le chercheur — cet élément séparé qui fait l’expérience de cette universalité — s’est évanoui.

Une fois disparu le sentiment d’être auteur, existe-t-il celui que les choses se produisent spontanément et de façon parfaite ?

Non. L’évaluation secondaire que tout se passe de manière parfaite, que tout se produit spontanément, ne se présente pas à l’esprit du sage. Le sage répond aux stimuli directement dans l’instant, simplement en tant qu’instrument de réponse, mais n’en fait pas l’expérience en tant que telle.

Alors, le sage éprouve-t-il encore des émotions comme avant ?

Oui, directement et puissamment car l’organisme est l’instrument des émotions. Le mécanisme corps/mental humain comporte une composante émotionnelle. Certains sont plus émotionnels, certains plus intellectuels, d’autres plus tournés vers l’action. La proportion de ces éléments diffère en chacun. Celle-ci caractérise un organisme humain, indépendamment de la présence ou non d’un quelconque sentiment d’être personnellement auteur. Toutefois, lorsque ce sentiment a disparu, ces éléments sont libres de s’exprimer sans restriction.

PERFECTION DE L’INSTANT

À mesure que s’approfondit la compréhension, il est compris que ce qui est matériel est spirituel. Cela inclut tout ce qui existe, pas seulement les couchers de soleil, les petits lapins, les arcs-en-ciel et les dauphins, mais aussi les sadiques, les violeurs, les assassins. Tout est spirituel.
Bien sûr, nous n’invitons pas des assassins psychopathes au coin du feu. Nous ne confions pas nos biens à des escrocs patentés. Nous conservons nos considérations pratiques, mais accompagnées de la compréhension que la plus nauséabonde des créatures est un aspect de la Source. La même énergie manifestée qui crée les saints, crée les pêcheurs. Tous sont des aspects de la même chose. Et ce dont ils sont l’aspect est spirituel. Cela devient la réalité. C’est la beauté de cet Enseignement: quoi que vous fassiez est une survenue, une part du flot naturel de Ce qui Est.
C’est un soulagement tellement incroyable. Une si vaste liberté. Le fardeau s’allège à mesure que la compréhension s’approfondit et qu’il devient clair que chaque qualité — bonne ou mauvaise — dont vous êtes affublés est un aspect de la Source.
Tel que vous êtes en ce moment même — en cet instant même — est Parfait et ne pourrait être autrement.

COMPRÉHENSION INTELLECTUELLE

La compréhension intellectuelle de l’Enseignement met un frein à la pensée horizontale, n’est-ce pas ?

Elle peut survenir et couper court à l’implication du « moi », qui correspond à ce que nous pourrions nommer « le penser horizontal ».

Est-ce que ce fut le cas pour vous ?

Oui, cela se passait fréquemment, à mesure que « la compréhension s’approfondissait ». Ce qui est une façon de dire que cette compréhension intellectuelle se produisait de plus en plus souvent en de plus en plus de situations pour trancher l’implication. À mesure que la compréhension s’approfondissait, l’implication diminuait.

Donc, avec la pensée « je ne suis pas l’auteur » l’implication diminue, avec pour résultat moins de souffrance ?

Ce n’est pas seulement la pensée « je ne suis pas l’auteur », c’est surtout la conscience de « ce qui est ».

Mais la pensée : « je suis l’auteur », fait également partie de la Totalité en train de s’exprimer.

Oh, absolument.

Alors, même un conflit que j’éprouverais à cause de cette pensée est toujours la Totalité en train de s’exprimer ?

Absolument.

Par conséquent si je répète continuellement « je ne suis pas l’auteur », alors…

Il ne s’agit pas de vous faisant quoi que ce soit. Ce que je dis, c’est que lorsque l’enseignement s’approfondit et que survient une pensée, la compréhension tranche alors l’implication. Je ne suis pas en train de parler de vous,appliquant un concept intellectuel à une situation, comme vous utiliseriez une technique pour obtenir un résultat attendu.

L’ego ne peut donc apprendre l’Enseignement.

L’ego ne peut appliquer l’Enseignement. L’ego est impuissant.

Quel est le lien entre la structure de l’ego et la structure de l’organisme corps/mental ?

L’ego est un terme que nous employons de multiples façons, et cela peut engendrer de la confusion. Mon gourou, Ramesh, a opéré une distinction très précise qui contribue à clarifier la chose. Il est parti de l’ego, du mental, et l’a scindé en deux notions : l’esprit ratiocinant et l’esprit pragmatique ou ego ratiocinant et ego pragmatique. L’ego pragmatique est cet aspect du mécanisme corps/mental qui est le dépositaire des prédispositions génétiques — votre nature de base — et tout le conditionnement subséquent de l’expérience, des choses apprises, de la culture — tout ce qui est arrivé à l’organisme jusqu’à cet instant même. C’est ce qui travaille, ce qui pense, ce qui détermine vos réactions. Cet ego pragmatique est dynamique, il se modifie d’instant en instant.
L’esprit ratiocinant, le mental ratiocinant ou ego ratiocinant est un sens qui s’éveille en chaque humain autour de l’âge de deux ans et demi. Sa seule fonction est de s’approprier l’œuvre du mental pragmatique. De proclamer qu’elle est sa propre création. Le mental pragmatique cogite, agit et réagit. Le mental ratiocinant se proclame auteur et prétend : « J’ai pensé cela. J’ai éprouvé cela. J’ai décidé. Je suis celui qui a fait tout cela. » Revendication injustifiée, mais qui induit au niveau du composite corps/mental la notion erronée d’être « l’auteur des choses ».
Le plus simple examen révèlera que l’organisme n’a pas produit ses prédispositions génétiques, pas plus qu’il n’a produit la vaste quantité de conditionnement de l’organisme. Ce n’est tout simplement pas possible. Cependant, le mental ratiocinant, cet aspect ratiocinant de l’ego, clame la primauté sur tout. Il dit : « Je suis celui qui décide. Je suis celui qui ressent. Je suis celui qui pense. » Et bien sûr, l’angoisse, c’est : « Et si je m’y prends mal ? Et si je fais tout rater ? » Alors quand les choses prennent mauvaise tournure, c’est la culpabilité : « J’ai mal fait. J’aurais pu agir autrement, mais je ne l’ai pas fait. »

La peur et la culpabilité ne sont donc pas le produit du jugement ?

Elles se fondent sur cette proclamation par « moi » d’être personnellement auteur. Au contraire, si la source de mes actes n’est pas ici, si je ne suis simplement que l’instrument de l’action, comment puis-je être coupable ? La lame qui a servi au meurtre est-elle coupable du meurtre ?

Eh bien, il pourrait exister un conditionnement pour la culpabilité.

La culpabilité n’a de sens qu’en présence de la conviction : je suis la source, le créateur.

Disons que le sage fait une partie d’échecs et joue un mauvais coup. Ne surgirait-il pas spontanément dans l’instant un : « J’aurais dû jouer ce pion, » même en l’absence de toute idée qu’il aurait pu en être autrement ?

Ce ne serait que façon de parler. Il pourrait dire : « C’était un mouvement stupide, c’est l’autre pièce qui aurait du être déplacée. » Mais il n’est personne là pour croire qu’elle était auteur du coup, par conséquent, la notion « j’aurais dû » ne se présente tout simplement pas. Voilà vers quoi l’on s’oriente. De fait, tout exemple qui pourrait vous venir, quel qu’il soit, aboutira toujours à cette même perspective : il n’est aucun sentiment d’être auteur chez le sage.

Voici un extrait du livre de Wayne Liquorman, Invitation à l’Impensable, paru chez Aluna Éditions.

Jean-Pierre Chometon
alunaeditions@sfr.fr
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