Pauvreté de l’âme -Maître Eckhart-

De la pauvreté en esprit.

Les gens ne devraient pas toujours tant réfléchir à ce qu’ils doivent faire, ils devraient plutôt penser à ce qu’ils doivent être. S’ils étaient seulement bons et conformes à leur nature, leurs œuvres pourraient briller d’une vive clarté. Maître Eckhart

(…) La béatitude elle-même ouvrit sa bouche de sagesse et dit : bienheureux les pauvres en esprit, le royaume du ciel est à eux ! Tous les anges et tous les saints et tout ce qui est jamais né, cela doit se taire quand la sagesse éternelle du Père parle; car toute sagesse des anges et de toutes les créatures est un rien frivole devant la sagesse de Dieu qui est insondable. Et cette sagesse a dit : que les pauvres sont bienheureux.

Il y a deux espèces de pauvreté : l’une est une pauvreté extérieure, et celle-ci est bonne et très louable en l’homme qui l’embrasse volontairement, par amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme il l’a lui-même pratiquée sur terre. De cette pauvreté je ne parlerai pas davantage. Mais il y a encore une autre pauvreté, une pauvreté intérieure, et ce n’est qu’à celle-ci qu’il faut rapporter la parole de Notre-Seigneur : bienheureux les pauvres en esprit, ou : qui sont pauvres d’esprit !
Maintenant, je vous en prie, soyez vous-mêmes de tels pauvres, et, en tant que tels, comprenez ce discours ! Car je vous le dis, par la vérité éternelle : à moins que vous ne correspondiez vous-mêmes à la vérité dont nous parlons en ce moment, vous n’êtes pas en état de me comprendre ! Une série de gens m’ont demandé ce qu’était donc la pauvreté. Nous allons prendre position sur ce point.

L’évêque Albert dit que c’est un homme pauvre celui qui ne trouve de satisfaction dans rien de ce que Dieu a créé ; et ceci est bien dit ! Mais nous le disons encore mieux : nous prenons pauvreté dans un sens plus élevé : ceci est un homme pauvre : qui ne veut rien. Certaines gens n’en comprennent pas correctement le sens : ce sont les gens qui, au milieu des œuvres de pénitence et des exercices extérieurs, ne font pourtant que maintenir leur être particulier. Que de tels hommes soient considérés comme grands, que Dieu les prenne en pitié ! Et ils connaissent pourtant si peu la vérité divine ! Ces hommes s’appellent saints d’après l’image qu’ils fournissent, mais du dedans ce sont des ânes, car ils ne saisissent pas le sens profond de notre vérité divine. Ces gens disent aussi : un homme pauvre est celui qui ne veut rien. Ils l’interprètent ainsi que l’homme doit être ainsi fait qu’il ne cède jamais à sa volonté, à aucun égard : mais il doit s’efforcer de suivre la sainte volonté de Dieu. Ces hommes ne sont pas méchants en cela, car leur intention est bonne; nous devons même les en louer ! Que Dieu les garde dans sa miséricorde ! Mais je dis à bon droit : ces gens ne sont pas des hommes pauvres, ni semblables intérieurement à de tels hommes. Ils passent pour grands aux yeux de ceux qui ne connaissent rien de mieux. Pourtant je dis : ce sont des ânes qui ne comprennent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention le royaume des cieux peut, peut-être, leur être accordé, mais de la pauvreté dont je veux maintenant parler, ils ne savent rien !

Maintenant, quand on me demande ce qu’est donc un homme pauvre qui ne veut rien, je réponds ainsi : aussi longtemps que l’homme a quelque chose vers quoi sa volonté est dirigée – et même si sa volonté est de remplir la volonté bien-aimée de Dieu – un tel homme n’a pas la pauvreté dont il s’agit ici. Car cet homme a encore une volonté, avec laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu ; et ceci n’est pas encore ce qu’il faut. Car, pour être vraiment pauvre, l’homme doit être aussi vide de sa volonté créée qu’il l’était quand il n’était pas encore. Et je vous dis, par la vérité éternelle : aussi longtemps que vous avez la volonté de remplir la volonté de Dieu et que vous avez un désir quelconque – même vers l’éternité, même vers Dieu – vous n’êtes pas vraiment pauvres ! Car seul est un homme pauvre : celui qui ne veut rien, qui ne connaît rien, qui ne désire rien. Quand j’étais encore dans ma cause première, je n’avais de Dieu, je m’appartenais à moi-même ! Je ne voulais rien, je ne désirais rien, car j’étais là un être sans détermination et me connaissais moi-même dans la vérité divine. Là je me voulais moi-même, et je ne voulais rien d’autre : ce que je voulais, je l’étais, et ce que j’étais, je le voulais. Ici je me tenais vide de Dieu et de toutes choses. Mais quand je sortis de cette libre volonté qui était la mienne et reçus mon essence créée, par là j’eus aussi un Dieu. Car avant que les créatures ne fussent, Dieu n’était pas Dieu : il était ce qu’il était ! Et, de même, quand les créatures devinrent et commencèrent leur essence créée, il n’était pas en lui-même Dieu, mais dans les créatures il était Dieu. Eh bien, nous affirmons que Dieu, simplement comme il est Dieu, n’est pas le but final de la création et ne possède pas une plénitude d’essence aussi grande que celle qu’a en Dieu la plus chétive créature ! Et si nous supposons qu’une mouche ait de la raison et puisse, au moyen de la raison, s’efforcer vers l’abîme éternel de l’essence divine dont elle est sortie : nous disons que Dieu, y compris tout ce qu’il est en tant que Dieu, ne pourrait même pas donner à cette mouche de quoi se réaliser et se satisfaire ! C’est pourquoi prions qu’il nous soit donné d’être libres de Dieu : saisissons la vérité et faisons usage de notre éternité ! Car les âmes sont égales aux anges les plus hauts, là où j’étais et voulais ce que j’étais, et étais ce que je voulais. – C’est de cette manière qu’est pauvre celui qui ne veut rien.

En second lieu, un homme pauvre est celui qui ne sait rien. Nous venons d’exposer que l’homme doit vivre comme s’il ne vivait pas, ni pour lui-même, ni pour la réalité, ni pour Dieu. Nous arrivons maintenant à quelque chose de nouveau et nous disons : l’homme à qui cette pauvreté doit échoir, il faut que soit vrai de lui tout ce qui était vrai de lui quand il ne vivait en aucune manière, ni pour lui, ni pour la réalité, ni pour Dieu. Il faut donc qu’il soit en outre si libre et si vide qu’aucune représentation de Dieu ne soit plus vivante en lui. Car quand l’homme était encore dans la nature de Dieu, en lui ne vivait pas encore un autre : tout ce qui vivait là, il l’était lui-même. C’est pourquoi nous disons que l’homme doit être aussi vide de tout savoir propre qu’il l’était quand il n’était pas; et qu’il laisse Dieu créer ce qu’il veut et se tienne pur de toute détermination, comme quand il sortit de Dieu !

Il faut ici que nous nous occupions de la question : sur quoi repose en première ligne la béatitude ? Quelques maîtres ont dit qu’elle reposait sur l’amour, d’autres enseignent qu’elle repose sur la connaissance et l’amour; et ils sont déjà plus près du but. Mais nous disons qu’elle ne repose ni sur la connaissance ni sur l’amour : mais un quelque chose est dans l’âme, et de ce quelque chose jaillit la connaissance et l’amour. Cela ne connaît pas soi-même, ni n’aime – ce qui est l’affaire des puissances de l’âme. Qui le trouve, il a trouvé sur quoi repose la béatitude. Cela n’a pas d’avant ni d’après et n’attend pas que quelque chose survienne, car cela ne peut devenir ni plus riche ni plus pauvre. Et de même il lui faut aussi nier avoir eu connaissance en soi de quelque chose qui fût d’abord à accomplir. C’est : éternellement la même chose, qui ne vit que soi-même – comme Dieu !
  En ce sens, je dis que l’homme doit se tenir quitte et vide de Dieu, il ne doit pas se livrer à des pensées ou à des représentations sur ce que Dieu opère en lui ! Ainsi l’homme peut posséder la pauvreté.

Les maîtres enseignent que Dieu est un être, et un être raisonnable, et qu’il connaît toutes choses. Mais moi je dis : Dieu n’est ni être ni raison, ni ne connaît ceci et cela ! C’est pourquoi Dieu est vide de toutes choses : et c’est pourquoi il est toutes choses. Or, qui doit être pauvre en esprit, il faut qu’il soit pauvre de tout savoir, comme quelqu’un qui ne sait ni ne se représente absolument plus rien : ni Dieu, ni les créatures, ni lui-même. l’homme ne se trouve donc pas en situation de chercher à connaître l’être de Dieu ou à se le présenter. – Ce n’est que de cette façon qu’il peut être pauvre en savoir !

En troisième lieu, un homme pauvre est un homme qui n’a rien. On a affirmé maintes fois que la perfection consiste à ne rien posséder des choses extérieures de cette terre ; et ceci est en un certain sens tout à fait juste : quand on prend ce fardeau volontairement sur soi. Mais ce n’est pas ce sens que j’ai dans l’esprit. J’ai dit précédemment qu’un homme pauvre était celui – non pas qui veut accomplir la volonté de Dieu, mais qui vit de telle façon qu’il est aussi vide de sa volonté, mais aussi de la volonté de Dieu, qu’il l’était quand il n’était pas. Cette pauvreté, nous l’appelons la plus haute pauvreté. – Secondement, nous disions qu’un homme pauvre est celui qui ne sait rien des œuvres de Dieu. Quand on est aussi vide de tout savoir et de toute connaissance que Dieu est vide de toutes choses : c’est la plus pure pauvreté. – Mais la troisième est la plus prochaine pauvreté dont je vais parler désormais, à savoir celle-ci que l’homme n’a rien.

Maintenant prêtez sérieusement attention ! Je l’ai dit souvent, et de grands maîtres l’ont dit aussi : l’homme doit être si vide de toutes choses et de toutes œuvres, aussi bien intérieurement qu’extérieurement, qu’il puisse être pour Dieu un lieu particulier où Dieu puisse agir. Aujourd’hui nous disons autre chose. A supposer que l’homme se tienne réellement vide de toutes choses, de toutes les créatures, de lui-même et de Dieu, et soit ainsi constitué que Dieu trouve en lui un lieu où il puisse agir, nous disons néanmoins : aussi longtemps qu’il y a en l’homme quelque chose de tel, il n’est pas pauvre dans la plus prochaine pauvreté. Car Dieu n’a pas en vue avec ses œuvres que l’homme ait dans son intérieur un lieu où Dieu puisse agir. Mais ceci seulement est pauvreté d’esprit : quand l’homme se tient si vide de Dieu et de toutes ses œuvres que – si Dieu veut agir dans l’âme, il lui faille justement alors être lui-même le lieu où il veut agir. Et comme il le ferait volontiers ! Car Dieu trouve-t-il l’homme parfaitement pauvre, le voilà qui souffre lui-même son action. Là il est un lieu particulier de son action. Même s’il est ici une action dirigée en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme atteint à nouveau l’être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant, et en tant que tel il vivra dans l’éternité.

Alors se présente une objection tirée des paroles de saint Paul : Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. Et notre discours plane haut au-dessus de toute grâce – comme au-dessus de la connaissance, de la volonté et de tout désir ! La réponse est : la parole de saint Paul n’est qu’une parole de Paul ; qu’il l’ait prononcée sous l’influence de la grâce, ce n’est pas le cas ! La grâce, en effet, n’opérait en lui que ceci : que son être se parfit dans l’unité elle-même. Ici s’épuise son ouvrage ! Mais du moment que la grâce suspendait son activité, Paul, naturellement, redevenait celui qu’il était.

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit pas lui-même un endroit où Dieu puisse agir ni même, qu’il ne l’ait en lui! Aussi longtemps que l’homme garde en lui de l’espace, il garde de la différence. C’est justement pourquoi je prie Dieu qu’il me rende quitte de Dieu! Car l’être qui n’est pas est au delà de Dieu, au delà de toute différence : là, j’étais seulement moi-même, là, je me voulais moi-même et me regardais moi-même comme celui qui a fait cet homme! Ainsi suis-je donc la cause de moi-même, selon mon être éternel et selon mon être temporel. Ce n’est que pour cela que je suis né. Selon mon mode de naissance éternel, je ne puis non plus jamais mourir : en vertu de mon mode de naissance éternel, j’ai été de toute éternité, et suis, et demeurerai éternellement! Ce n’est que ce que je suis en tant qu’être temporel qui mourra et deviendra néant ; car cela appartient au jour, c’est pourquoi cela doit, comme le temps, disparaître. Dans ma naissance, toutes choses sont co-nées : j’étais en même temps ma propre cause et la cause de toutes choses. Et le voulus-je : ni moi ni toutes choses ne seraient. Mais si je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus. – Que l’on comprenne ceci n’est pas nécessaire.

Un grand docteur affirme que sa percée est quelque chose de plus haut que sa première sortie. Quand je sortis de Dieu, toutes choses dirent : Il y a un Dieu ! Or ceci ne peut me rendre bienheureux, car par là je me saisis en tant que créature. Mais dans la percée, comme je veux me tenir vide dans la volonté de Dieu, et vide aussi de cette volonté de Dieu, et de toutes ses œuvres, et de Dieu lui-même – là je suis plus que toutes les créatures, là je ne suis ni Dieu ni créature : je suis ce que j’étais et ce que je resterai, maintenant et à jamais ! Là je reçois une secousse qui m’emporte et m’élève au-dessus de tous les anges. Dans cette secousse je deviens si riche que Dieu ne peut être assez pour moi selon tout ce qu’il est en tant que Dieu, selon toutes ses œuvres divines : car je conçois dans cette percée ce que moi et Dieu avons de commun. Là je suis ce que j’étais, là je ne prospère ni ne dépéris, car là je suis quelque chose d’immuable qui meut toutes choses. Ici Dieu ne trouve plus de demeure en l’homme, car ici l’homme, par sa pauvreté, a reconquis ce qu’il a été éternellement et restera toujours. Ici Dieu est introduit dans l’esprit. – C’est la plus proche pauvreté. Puisse-t-on la trouver !

Celui qui ne comprend pas ce discours, que son cœur ne s’en préoccupe pas; car aussi longtemps qu’on n’a pas grandi à la mesure de cette vérité, on ne comprendra pas ce discours. Car c’est une vérité non réfléchie qui est sortie du cœur de Dieu, immédiatement ! Puisse nous être départie une vie où nous éprouvions cela nous-mêmes éternellement, qu’à cela Dieu nous aide ! Amen.

De la perfection de l’âme.

Qui veut arriver à la plus haute perfection de son être et à la contemplation de Dieu, du bien suprême, il faut qu’il ait une connaissance de lui-même, comme de ce qui est au-dessus de lui, jusqu’au fond. Ce n’est qu’ainsi qu’il arrive à la plus haute pureté. C’est pourquoi, cher être humain, apprends à te connaître toi-même, cela t’est meilleur que si tu connaissais les forces de toutes les créatures ! Pour savoir comment tu dois te connaître toi-même, observe deux choses :

D’abord veille à ce que tes sens extérieurs remplissent leurs fonctions de façon correcte. Considère que le mal ne se présente pas moins à la vue que le bien; l’un se presse à l’oreille tout autant que l’autre; et ainsi pour tous les sens. C’est pourquoi il faut vous diriger avec tout votre sérieux vers le bien ! Voilà pour les sens extérieurs.

Parlons maintenant des sens intérieurs ou des puissances supérieures de l’âme ! Nous distinguons les plus basses et les plus élevées. Les plus basses sont un moyen terme entre les puissances plus hautes et les sens extérieurs. Elles s’étendent jusque tout près de ceux-ci : ce que l’œil voit, ce que l’oreille entend, le sens le présente tout d’abord au désir. Si ici on prend position correctement le désir le présente à son tour à la deuxième des puissances : la considération. Celle-ci le mène à l’appréciation et le présente ensuite de nouveau à la faculté de discernement ou à l’intellect. Ainsi elle est décantée toujours davantage pour être reçue par les puissances supérieures. Car l’âme possède la noble faculté de dépouiller ce qu’elle reçoit de la ressemblance avec elle-même et de tout caractère sensible et de l’apporter ainsi aux puissances supérieures, où c’est conservé par la mémoire, pénétré par la raison et accompli par la volonté. Ce sont là les puissances les plus hautes de l’âme. Elles sont contenues dans une nature : tout ce que l’âme opère, c’est sa nature simple qui l’opère, et cela par le moyen des puissances.

Maintenant on dira : qu’est-ce que c’est que la nature de l’âme. Ici faites bien attention : la dernière certitude dans l’âme c’est la nature toute simple de l’âme. Cette nature de l’âme est si délicate que l’espace la préoccupe si peu, comme si elle n’était pas du tout en lui. On le voit à ceci : si un homme avait un ami cher à une distance d’un millier de milles, son âme de tout son pouvoir accourrait vers ce lieu et y aimerait son ami. C’est de cela que témoigne saint Augustin quand il dit : Là où l’âme aime elle est davantage que là où elle donne la vie.

Eh bien, chers amis, considérons donc les puissances les plus élevées selon leur distinction, comme elles sont parfaitement composées et à quoi chacune d’elles est appelée; encore qu’elles appartiennent à une seule et même nature !

La mémoire a le don de conserver ce qui est donné – tout ce que les autres puissances apportent en elles. La seconde puissance, la raison, est si noble : quand elle se tourne vers le bien suprême, vers Dieu lui-même toutes les autres puissances doivent de leur mieux se tenir à son service. La troisième puissance, la volonté, possède le don d’exiger ce qu’elle veut, d’interdire ce qu’elle ne veut pas, ce qu’elle ne veut pas elle en est libre et affranchie.
  Parmi les maîtres on dispute si la raison doit avoir la prééminence ou si c’est la volonté ? Voyez ! c’est ainsi qu’il en est avec ces deux puissances : les choses qui sont maintenant pour nous trop élevées, la raison les remarque pourtant. En revanche c’est la volonté seule qui peut toutes choses. C’est ce dont témoigne saint Paul quand il dit : Je peux toutes choses avec Dieu qui me fortifie. Quand, donc, la raison ne peut aller plus loin, alors la volonté, à la lumière et dans la force de la foi, prend son essor au-dessus d’elle. Là la volonté veut être supérieure à toute connaissance. C’est sa plus haute performance.

Eh bien, voyez ! encore que la volonté ait la liberté de faire et de ne pas faire ce qu’elle veut, néanmoins elle n’accomplit pas cette élévation suprême seule et par sa propre force, mais elle y est aidée pour une part aussi bien par les autres puissances que par la foi. Cette aide est de la nature suivante. Aux puissances est commune la nature simple de l’âme ; c’est elle aussi qui réalise cet essor dans la volonté. Ce sont donc aussi les autres facultés, en tant qu’elles sont contenues également dans la nature simple de l’âme, qui sont les causes de l’élévation. Ceci est une aide. Allons plus loin et demandons-nous quelle est dans la trinité de l’âme la puissance dans laquelle la foi jaillit la première. C’est celle du milieu : la foi prend naissance dans la connaissance. Mais c’est dans la volonté qu’elle porte des fruits – et la volonté à son tour porte des fruits dans la foi. Ainsi donc la lumière de la foi est, elle aussi, cause de cette élévation. Ceci est, derechef, une aide. Et il y a lieu de parler encore d’une autre aide. La raison est tournée vers le dehors : elle entend et perçoit ; par là elle accomplit ensuite son œuvre de séparation, de mise en ordre et de placement. Mais même si elle s’adonne à son œuvre avec la plus grande perfection, elle a néanmoins toujours quelque chose au-dessus d’elle qu’elle ne peut approfondir. Mais toujours est-il qu’elle reconnaît pourtant qu’il y a là encore quelque chose au-dessus d’elle. Ceci, elle le fait donc savoir à la volonté – non en tant qu’elles sont deux facultés séparées, mais au contraire dans l’unité de la nature qui leur est commune. Par cette indication la connaissance donne à la volonté de l’élan et la fait entrer dans ce domaine qui est au-dessus d’elle.

A cet égard, la raison se tient au-dessus de la volonté. Par contre, si on envisage chacune en ses opérations propres il faut reconnaître à la volonté une certaine supériorité, là c’est elle qui a la mission la plus noble : elle est l’objet des largesses du souverain bien, de Dieu même. Que reçoit-elle ? La grâce, et dans la grâce le bien suprême lui-même. Ce qui ainsi échoit à l’âme en partage, cela lui échoit uniquement par le moyen de la volonté. Pourtant ce n’est pas la volonté elle-même qui reçoit la lumière, car ce n’est pas son genre de recevoir, mais par le don de la grâce du souverain bien les autres puissances sont, dans la nature simple de l’âme, affermies, et ainsi est allumée la lumière du Saint-Esprit dans cette première des puissances. Cette lumière façonne ensuite l’âme en y déployant toute son action. C’est pourquoi Isaïe dit : C’est Dieu qui opère toute nos œuvres ! C’est la lumière de la grâce -qu’en raison de cette lumière éclairante nous appelons la lumière naturelle.

C’est un signe infaillible de cette lumière de la grâce, quand un homme d’un mouvement de la libre volonté quitte les choses temporelles pour se tourner vers le souverain bien, vers Dieu. Voyez ! nous devrions l’aimer d’avoir accordé à l’âme un don si élevé : quand elle a déjà fait tout ce qu’elle peut faire, la volonté a encore, dans sa particularité, la liberté de prendre son essor et de parvenir de l’autre côté, dans la connaissance qui est Dieu même. Seul cet essor élève l’âme sur le sommet de la perfection.- En vérité quel être merveilleux Dieu a ainsi créé de rien à sa propre image !