Un total lâcher-prise

Article de Jean Klein paru dans le n°83 de la revue 3eme Millénaire

  • Je suis très intéressée par vos entretiens. J’étais avec vous pendant un week-end : vous utilisez le silence d’une façon si merveilleuse, vous l’utilisez vraiment. Vous n’avez pas peur du silence : la plupart d’entre nous avons peur des moments de silence. Voudriez-vous nous en parler ?

Qui a peur ? Qui a peur ? Dans le silence il y a une parfaite, une totale disparition de l’ego, de la personne, du « je ». Le « je » ne trouve plus de prise pour maintenir les idées, les croyances.
  • Est-ce de là que vient la peur ?
Oui, c’est une disparition. La vraie naissance est après la disparition, la vraie naissance n’est pas la naissance qui vient par votre mère, la vraie naissance vient lorsqu’il y a un total lâcher-prise. C’est la véritable naissance. La naissance est l’absence totale de vous-même, là se trouve votre présence, là se trouve le « Je suis ».
  • En tant qu’adulte, pourquoi je ne connais pas ma vraie nature ? Pourquoi ne suis-je pas ? Je veux dire : je suis assise ici : pourquoi ne suis-je pas consciente du « Je suis » et de ma vraie nature ?
C’est sans doute un réflexe profondément enraciné en vous, de vous prendre pour ce que vous n’êtes pas. L’éducation, l’expérience, les habitudes, la société, vous ont amenées à ce que vous êtes ; cela veut dire : je ne me sens pas réellement moi-même, ce que nous appelons en général moi-même…
En quelque sorte, vous vous en éloignez. Vous avez, certainement, des moments de bonheur et ces moments ne sont pas des états. C’est un non-état. Dans ces moments-là, vous ne pouvez pas dire «je suis heureux » ni nommer la cause du bonheur. Vous ressentez seulement votre être total, global dans ce bonheur. Le « je », l’idée d’être quelqu’un n’est pas du tout présent, en cet instant vous n’êtes personne. Mais quand vous en sortez immédiatement, votre mental le récupère, l’ego se l’approprie : la cause de ce bonheur était cette rencontre, cette belle maison, cette telle voiture, ou cette belle fleur. Le bonheur, dans ce moment même, est sans cause. Quand vous dites « Je suis heureux », c’est un état, vous n’êtes pas heureux. Dans le bonheur, vous êtes totalement bonheur, c’est aussi l’amour.
 
  • Les enfants viennent-ils au monde avec cette connaissance ? Je ne veux pas dire la connaissance acquise, mais avec l’amour total ? Viennent-ils de cette manière légère ?
Oui.
 
  • Et nous tous aussi ?
Oui, nous tous. Dans le ventre de notre mère, nous essayons de nous approprier, de prendre la nourriture ou les émotions de la mère, ou la nourriture que prend la mère. Une fois sorti du ventre de sa mère, l’enfant continue de s’approprier le monde. Comme cette appropriation appartient plus ou moins à la survie biologique, cela crée, d’une certaine façon, un moi subtil, un « je » subtil pour s’approprier le monde, mais c’est seulement une sorte d’outil, c’est comme notre foie ou nos poumons, c’est un outil, rien d’autre… L’enfant s’identifiant à vous, il est important qu’il se libère de cette fausse identification. L’enfant est en grande partie le résultat d’une éducation erronée. Je dirais que l’enfant doit être entouré de beauté, mais pas uniquement : voir, entendre, ressentir sont aussi très important. C’est la beauté qui construit l’enfant. C’est aussi par l’éducation, ce qu’on appelle « éducation », qu’il faut montrer à l’enfant comment regarder, non pas ce qu’il doit regarder, mais comment regarder. Parce que dans le regard vous êtes libre de la mémoire, dans le regard vous accueillez ce qui est regardé. Et un jour, quand vous arriverez à cette maturité, vous réaliserez que l’observateur est l’observé. Il est ce qu’il cherche.
  • En tant qu’adulte, comment pouvons-nous regarder le monde ? Comment commencer à voir ?
Quand il y a seulement regard sans qualification, il y a pur regard. Essayez de regarder un objet et ramenez le regard vers l’arrière, il n’y a plus rien à regarder, il n’y a que regard.
  • Jean, je vous ai entendu dire que cela demande un certain degré de maturité pour arriver à ce que vous appelez, « la voie directe », et j’ai suivi, comme beaucoup d’autres, la « voie progressive ». Est-ce ainsi que vous l’avez appelée ? La voie progressive, qui, je pense à de nombreux concepts, est orientée vers un but et de nombreuses attaches derrière elle. Y a-t-il une place pour la voie progressive en même temps que pour la voie directe ? Pourriez-vous l’expliquez un peu ? Est-ce qu’elles se complètent ? Peut-on utiliser les outils de la voie progressive dans cette voie directe dont vous parlez ?
La voie progressive, à proprement parler, ne peut pas vous amener à la maturité. La maturité vient par l’interrogation de la question « qui suis-je ? », qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que je cherche réellement ? Vous connaissez précisément vos motifs et vous avez regardé dans bien des directions pour trouver ce que vous cherchez : paix, tranquillité, bonheur, toutes les expressions de l’amour, vous ne les avez pas trouvées. Vient un moment où vous vous dites : « je n’ai rien trouvé nulle part» et vous arrivez à cette maturité de « je ne sais pas ». Quand vous dites « je ne sais pas », votre esprit n’est pas encombré par quelque chose à connaître éventuellement. Vous êtes complètement vide. Vous êtes l’espace vide, vous êtes cette immensité. Vous êtes ce vide non meublé et alors vous vous trouverez dans cette dimension, cette dimension sans objet, « être » sans objet : la conscience. Je ne dis pas que certains outils employés dans la voie progressive ne soient pas utilisés parfois dans la voie directe, mais la voie directe pointe directement. C’est pour cela qu’il n’y a pas plusieurs gurus, plusieurs maîtres : il y a seulement un maître.
  • La méditation et la prière sont des outils très précieux, sont-ils vraiment indispensables si l’on veut suivre une de ces voies ?
La pensée spontanée, la pensée qui surgit du silence, c’est la prière.
Mais prier pour moi, ce n’est pas demander.
  • Pouvez-vous nous dire encore quelques mots sur la méditation ?
L’expérience que vous avez pendant le sommeil profond est la source de la méditation.
Il n’y aurait pas de méditation sans le sommeil profond.
Quand vous, le « corps-mental » vous réveillez le matin, vous dites « j’ai bien dormi » : cela ne provient pas de la sensation agréable du « corps-mental », cela provient de l’expérience de paix absolue du sommeil profond. Cette paix absolue, qui se reflète encore dans le « corps-mental » vous donne l’impulsion pour la méditation. A votre réveil, en vous adonnant à la méditation : le méditant est une projection mentale et il n’y a rien sur quoi méditer parce que vous ne pouvez méditer que sur ce que vous connaissez déjà ; quand vous le voyez, il y a un lâcher-prise et, alors, que reste-t-il ? C’est un courant d’amour, de présence. La méditation se fait d’instant en instant, pas seulement de six à sept heures du matin.
  • Pourriez-vous nous parler un peu plus de la méditation d’instant en instant ? La plupart d’entre nous tous travaillent… il y a les enfants… il est difficile de carder cette perspective.
Quand vous êtes avec vos enfants, vous ne vous prenez pas pour une mère ou pour un père ou l’éducateur ; comme vous n’avez pas de représentation de vous-même, à cet instant vous n’avez pas non plus de représentation de l’enfant. Que se passe-t-il ? Il y a une sorte de rencontre d’amour, d’amitié. Autrement, c’est une relation d’objet à objet parce qu’être une mère, c’est un concept ; l’enfant ainsi est un concept. Quand Les concepts « enfant » et « mère » sont éliminés, il y a rencontre : il y a amour.
  • C’est une très belle pensée, je pense que ce processus de recherche de soi peut devenir très intellectuel par moments. C’est fascinant. Quelle est la place du cœur dans cette voie de la quête intérieure ?
La quête intérieure plonge profondément dans les faits. Je dirais que c’est une sorte de discrimination, de discernement, sans votre cerveau, sans votre tête. Alors, vient un moment où vous dites « j‘ai compris ». Mais quand vous dites « j‘ai compris qu’un éléphant n’est pas une souris », cette compréhension est encore dans la tête ; en revanche quand vous posez la question « qui suis-je ? », qui n’est pas un objet ni un concept, immédiatement cette compréhension devient « être compréhension » et « être compréhension » immédiatement se place dans le cœur ; alors, il y a amour. Il n’y a plus de représentation d’aucune compréhension, il n’y a plus rien où la discrimination trouve sa véritable dissolution. On peut dire aussi que c’est la dernière porte. Le cœur est la dernière porte, la dernière des dernières, et la première aussi. Vous êtes complètement en expansion, car l’amour est expansion. Tant qu’il y a contraction, l’ego est encore dans « la maison ».
  • Peut-on ouvrir le cœur avec la respiration ? Avec la pensée ?
Non, vous ne devriez jamais utiliser la pensée pour ouvrir le cœur : la pensée sert à la compréhension, elle doit être claire ; vous devez avoir une perspective juste des choses, les voir très clairement. Cette vision claire nous concerne par la question « qui suis-je ? » qui ne peut être un objet de représentation. Ce que nous sommes ne peut jamais être « pensée », ne peut jamais être représenté ; donc, ce n’est pas un objet de notre compréhension, c’est la compréhension de ce que nous sommes fondamentalement, le non-objet qui nous ramène au cœur.
  • Peut-on ouvrir le cœur par la respiration ?
Je dirais, la pensée juste est la respiration juste. Quand vous pensez juste, la respiration est différente, quand il y a peur la respiration est agitée, quand il y a anxiété, quand il y a haine, la respiration est agitée. Quand il y a amour, la respiration est lente et régulière.
  • Jean, je vous ai vu clore vos entretiens enjoignant les paumes de vos mains, c’est « namasté » n’est-ce pas ? Qu’est-ce que « namasté » ? Dites-moi ce que cela signifie ?
« Namasté » signifie : « mon âme et votre âme sont une ». (Les mains jointes près du cœur) pour notre prochain, pour tous les gens que nous connaissons, (devant le visage) pour le guru et au-dessus de la tête pour Dieu.