D’où vient ce mal de vivre que certains portent comme une peau de chagrin depuis des années ?

Il est important de mettre en relation le mal de vivre avec l’intelligence.

Aristote le dit clairement: “Tous les hommes qui furent exceptionnels en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts étaient manifestement mélancoliques”. 

Il faut selon moi, pour comprendre cette affirmation, se référer à la théorie des intelligences multiples proposée pour la première fois en 1983 par Howard Gardner qui suggère qu’il existe plusieurs types d’intelligence chez l’enfant comme chez l’adulte.  Parmi ces neuf intelligences, l’intelligence naturaliste et l’intelligence existentielle sont des habilités à penser la vie et l’existence. Ces intelligences ayant une certaine tendance à conduire la pensée vers des questions existentielles et à la recherche de sens, de réponses plus transcendantales.

Malgré leur volonté, des individus sont donc prédisposés à se poser certaines questions fondamentales de l’existence qui ne trouvent pas forcément de réponses concrètes et qui déstabilise leur conscience, car ils n’arrivent pas à trouver le sens de leur ou de la vie. 

Voilà pourquoi, dès le début de l’ère chrétienne, l’acédie ou mal de vivre était présent à coté de la tristesse dans les huit vices capitaux qui affectaient les moines de l’époque. car trop souvent la recherche de sens nous mène à l’absurde (*)

(*) Camus va qualifier d’absurde la distance entre la recherche de sens par les êtres humains et l’indifférence absolue de l’univers à cette question. L’absurde est la recherche de sens dans quelque chose qui n’en a tout simplement pas. En d’autres termes, la vie humaine est sans importance pour le vaste univers qui l’entoure.

Si le mal de vivre n’est donc pas nécessairement lié à notre environnement, il peut être associé à un événement, une personne, un traumatisme, un handicap etc…mais il prend obligatoirement racine dans le regard que nous portons sur le monde, ce monde que nous percevons à travers le prisme de notre type d’intelligence dominante et notre structuration psychologique, de notre sensibilité.

Un modèle d’analyse des archétypes de la personnalité appelé Ennéagramme et dont certaines légendes attribuent cette connaissance aux savants babyloniens (-2500 ans avant J.C.) nous propose un profil ou “type” qui a certaine tendance à la mélancolie. Ce profil préfère fonctionner dans son centre émotionnel tourné vers l’intérieur. 

Bien évidement, cette tentative d’analyse du mal de vivre reste minoritaire et les médecins psychiatres vous dirons peut-être que vous avez un déséquilibre des neurotransmetteurs, que vous pouvez manquer de certaines composantes et ils vous prescrirons de antidépresseurs ou anxiolytiques.

D’autres personnes auront l’impression d’être nées comme ça, porteurs de ce mal de vivre qui ne les lâche pas, alors ils chercheront à savoir s’il n’y a des prédispositions génétiques, transgénérationnelles qui pourraient expliquer leur mal-être.

Sans réponse, elles pourront alors explorer des domaines moins conventionnels, comme les constellations familiales, l’hypnose régressive, le chamanisme ou encore chercher du réconfort dans des spiritualités, dans des dépendances, dans des comportements compulsifs.

Peut-être toutes ces pistes d’explications comportent-elles une part de vérité et peut-être que ces personnes n’auront jamais la réponse à leurs questions.
Mais rarement vous entendrez dire que votre mal de vivre peut prendre racine dans votre environnement économique, social, familial ou dans vos conditions de vie.
Jamais vous n’entendrez dire que ce malaise est peut-être le signe d’une grande lucidité sur le regard posé sur notre monde actuel, car entre le pessimiste et l’optimiste, il y a le réaliste.

  • Pourquoi ce mal de vivre semble toucher de plus en plus de monde ?

Nous avons déjà des pistes dans ce qui a été abordé plus haut.
Sébastien Bohler, docteur en neuroscience et rédacteur en chef du magazine “Cerveau et psycho” apporte sur ces questions un éclairage nouveau, parlant même de bug humain.

V. Frankl a lui forgé le terme de névrose noogène pour parler d’une forme de souffrance psychique qui ne se confond pas avec la névrose psychogène, identifiée par Freud, ni avec la névrose somatogène.
L’expression « névrose noogène » est forgée à partir du terme de « noésis », lui-même forgé à partir du vocable grec noos, qui désigne l’esprit (distinct du psychisme).
Dissipons un malentendu possible : La névrose noogène n’est pas une atteinte de la noésis, mais plutôt une perturbation du rapport à la noésis, en tant qu’elle s’exprime par la dynamique existentielle (noodynamique).
En tant que perturbation de la noodynamique, la névrose noogène est donc consécutive à la perte des valeurs, au sentiment de la perte de sens, voire au sentiment de dévalorisation.

Dans notre société, les valeurs qui faisaient parti intégrante de notre nature humaine disparaissent, les religions ou spiritualités qui étaient porteuses de “sens” ont elles aussi disparues. Seul demeure en premier plan de l’existence, la logique matérialiste qui inévitablement nous conduira dans le mur.

Personnellement, je rajouterais que l’homme en ayant développé la conscience de lui même, une certaine capacité d’abstraction, s’est cru supérieur au reste de la création, il s’est coupé de la vie, au lieu de chercher à s’adapter à son environnement, il a cherché à adapter l’environnement aux caprices de son mental, il a voulu le dominer la création.
Il a imposé ses propres règles, ses propres concepts alors qu’il n’avait qu’à suivre les règles de la nature et les lois de l’univers.
En modifiant son environnement, mais aussi les règles du vivant, l’homme s’en est tout simplement exclu et aujourd’hui sa survie est profondément remise en cause.

André Gide disait: “L’intelligence, c’est la faculté d’adaptation.”

A partir de ce constat, il me semble que nous sommes en droit de  nous interroger sur notre aptitude à utiliser les capacités de notre mental de façon appropriées !
Ce mental qui dans toutes les traditions est aussi à l’origine de la construction de l’Ego (*), cet Ego qui nous fait vivre dans un monde de compétition, ce “toujours plus” qui épuise la terre autant que les hommes.
Regardez dans la nature, tout fonctionne sur un mode coopération et non pas de compétition comme dans nos sociétés.
Lhomme est incapable de faire des choix justes, il n’a aucun libre arbitre car il agit toujours en cédant à la tentation la plus forte.

(*) Dans le soufisme, on fait référence au “soi impérieux”, c’est l’aspect négatif de l’Ego, il se manifeste donc à travers des pulsions nuisibles qui s’opposent systématiquement aux valeurs de l’éthique véritable.

Hubert Reeves nous dit “Je pense que l’humanité n’est pas nécessairement la favorite de la nature, que l’humanité peut très bien disparaître, que nous ne sommes pas une espèce sacrée, qu’il y a eu 10 millions d’espèces animales jusqu’ici, que neuf millions ont été éliminées…
On n’est pas l’espèce élue, comme on l’a cru pendant longtemps ; la nature peut très bien se passer de nous. Et elle ne nous éliminera pas ; c’est nous qui pourrions nous éliminer.
Et si nous nous éliminons, la nature ne fera pas particulièrement un deuil, mais elle continuera à développer d’autres espèces, en espérant que ces espèces seront plus en mesure de se préserver et de ne pas se détruire.”

  • Peut-on sortir de cette spirale infernale ?

Pour moi, la question ne se pose pas en ces termes, il y a suffisamment de pseudo-thérapeutes, de créateurs de méthodes miracles et de pseudos-gourous qui vous promettent la lune et vendent des illusions.

Nous savons que depuis toujours, aux quatre coins du globe des philosophes, des sages, des religieux ont questionnés le sens de la souffrance, de l’existence, notre rapport à la vie, notre rapport à nous-même.

Pour beaucoup, l’éveil, la réalisation du soi, le Samâdhi serait le moyen d’échapper à la souffrance humaine. Dans la tradition zen, un proverbe nous dit :
“Avant l’éveil, coupe du bois et va chercher de l’eau. Après l’éveil, coupe du bois et va chercher de l’eau”.

Ce proverbe nous explique que l’atteinte de l’état d’éveil n’est pas lié à un changement matériel et extérieur, mais à un changement de notre compréhension du monde, de notre perception de la réalité, de notre vision interne, de notre résistance à ce qui est.

C’est donc sur le changement de notre « intériorité » que nous devons travailler.

Des stoïciens aux taôistes, des Esséniens aux  pratiquants de la doctrine non dualiste du Vedānta, des chamanes aux soufis, tous nous ont laissé un trésor inestimable, une analyse très pertinente de l’existence.

Dans son essai publié en 1942 “Le Mythe de Sisyphe ” Albert Camus introduit sa philosophie de l’absurde : la recherche en vain de sens de l’homme, d’unité et de clarté, dans un monde inintelligible, dépourvu de Dieu et dépourvu de vérités ou valeurs éternelles. La prise de conscience de l’absurde nécessite-t-elle le suicide?
Camus répond : « Non, elle nécessite la révolte ».
 

Aujourd’hui, la troisième vague des thérapies cognitivo-comportementales et plus particulièrement la thérapie ACT (Acceptation and Commitment Therapy ), thérapie mise au point par Steven Hayes (dont les travaux initiaux remontent à la première moitié des années 1980), nous propose des techniques de pleine conscience d’origine bouddhiste à l’activation comportementale et aux méthodes issues de la nouvelle analyse du langage et de la cognition qui la sous-tend afin de développer une plus grande flexibilité psychologique pour faire face aux adversités de l’existence.

Fondateur de la logothérapie, V. Frankl était convaincu que ce qui nous rend uniques est l’esprit. Pour lui, réduire la vie et la nature humaine au “néant”, comme l’ont fait beaucoup de philosophes et de psychiatres de l’époque, ne correspondait pas à la pensée la plus appropriée.

Nous voyons actuellement l’émergence des neurosciences existentielles qui ne font finalement que mettre en évidence ce que l’on savait déjà depuis toujours mais en plus, elles mettent en évidence ce qui nous empêche d’appliquer les sagesses ancestrales, le conflit qui se joue à l’intérieur de notre cerveau. 

Dans mon approche, je ne fais qu’extraire la quintessence de tous ces enseignements, je les vulgarise, je les articules entre eux, je les adapte au monde actuel et la met en perspective afin que la compréhension de nos fonctionnements nous conduisent à changer de paradigme et nous conduise sur le bon chemin.